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INDÉPENDANCE DU QUÉBEC 243
ÇA SUFFIT COMME ÇA !
Il faut se rendre à l’évidence.
Bruno Deshaies jeudi 9 mars 2006
« […] Ce qu’il faut savoir,
c’est pourquoi « le peuple suit » dans certains cas,
pourquoi il « ne suit pas » dans d’autres ».
(J.-B. Duroselle, RÉF., p. 141.)
Le combat pour l’indépendance du Québec tourne en rond. Nous avons une profusion de discuteurs. Il serait fastidieux de les nommer. Ils constituent un grand nombre d’impuissants qui sont incapables de traverser le Rubicond sans éprouver d’inquiétudes au sujet du lendemain. Ils s’interrogent sur le pourquoi de l’indépendance plutôt que sur la nature véritable de l’indépendance. Ils devraient chercher plutôt à répondre à la question : Qu’est-ce que l’indépendance ? Autrement dit : L’INDÉPENDANCE, C’EST QUOI ? Il y a belle lurette que le pourquoi est connu. N’est-ce pas qu’il s’agit de sortir le Québec de son ANNEXION au Canada-Anglais ? Pour y arriver, il faut se poser la question en sachant bien qu’on la pose dans l’optique indépendantiste. Si on la pose dans le sens de l’impérialisme ou du fédéralisme, elle demeure la même : quel peut être le degré d’annexion politique acceptable ? Les Québécois-Français cherchent dans cette direction depuis des décennies et même des générations, si l’on pense à Louis-Hyppolite LaFontaine. (voir NOTE no 1). Ils n’ont pas encore trouvé ou peut-être refusent-ils de voir la réalité en face. Entre-temps, la dynamique des FORCES en présence n’est pas à leur avantage.
« Les individus comme les collectivités
subissent les pressions du conditionnement politique
au point de se comporter
selon le désir de l’autre et non du leur. »
Dans ce contexte général, un peuple ou une nation ne devient pas libre collectivement en se satisfaisant continuellement de son sort de minoritaire dominé et bien entretenu (grassement pour certains : qu’on pense aux commandites…et aux milliers de ceux qui vivent du régime) et qui ne possède que les capacités d’un peuple MINEUR. De plus, avec le temps, il aime vivre dans la dépendance plutôt que dans l’indépendance. Comme le disait si bien Vauvenargues : « La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer. » (NOTE no 2.) Les individus comme les collectivités subissent les pressions du conditionnement politique au point de se comporter selon le désir de l’autre et non du leur. C’est ce qu’exige le fédéralisme pour réussir à fonctionner un peu normalement. C’est pourquoi nous croyons l’indépendance de moins en moins probable, parce que les Québécois sont incapables non seulement de la vouloir, mais de la vouloir fermement. Ils sont enfermés dans leur servitude et surtout dans un individualisme mortel pour la nation qu’ils prétendent former.
Tous nos animateurs médiatiques n’ont malheureusement jamais eu le courage de dépasser les revendications ridicules du nationalisme traditionnel du Québec-Français. Ne pourraient-ils pas ouvrir la porte à ceux qui ont une autre version des faits que celle d’André Pratte, par exemple, sur la question de l’indépendance et des fédérations ? Si l’on reste continuellement dans l’optique fédéraliste, il faut bien admettre qu’il n’y a plus grand-chose de nouveau sous le soleil au Québec en ce moment. Les Québécois radotent. Ils se perdent dans des élucubrations qui deviennent de plus en plus stupides de jour en jour. Trop, c’est trop !
Il faut changer de registre. Il faut dire aux André Pratte et à ses consorts que c’est la fin des haricots. Changeons irrévocablement de registre ; abordons une fois pour toutes l’avenir dans l’optique indépendantiste. Cessons de nous gratter l’occiput comme si le pourquoi de cette décision n’était pas encore connu. Laissons braire les politiciens péquistes et bloquistes avec leurs « bibittes » de souverainistes bourrés de complexes. Ils ont tellement de plaisir à revendiquer à peu près n’importe quoi qu’ils ne semblent plus savoir ce qu’ils veulent au juste. Pensez que la première mission dont se sent investi Richard Nadeau, le nouveau député bloquiste de Gatineau, consiste à exercer des pressions sur Ottawa afin de faire construire un mur antibruit le long d’une section de l’autoroute 50 ! Oui, vous avez bien lu ! Ça suffit comme ça !
« La prise de conscience du « principe des nationalités »
rend de plus en plus insupportables
les empires multinationaux. »
(Duroselle, RÉF., p. 148.)
Cette citation est extraite de la troisième partie du livre intitulée « Des forces » ou « système de causalité ». La notion de l’« insupportable » appartient au chapitre 8 consacré au thème : « Le jeu des forces ». « Dans les sociétés humaines, selon Jean-Baptiste Duroselle, la source de la force, c’est la collectivité […] ». Cette donne étant reconnue, « le principe essentiel peut se formuler comme suit :
– Toute force émane d’une collectivité.
– Toute force dépend d’une prise de conscience. » (Cf. DUROSELLE, RÉF., p. 125.)
Le premier point est important. Si la force émane de la collectivité, il est bien normal que celle-ci exprime ce qui lui paraît inacceptable. L’idée d’une réalité inacceptable est soit d’ordre économique, soit du domaine des valeurs et de différents autres constats, comme le fait de savoir pourquoi l’on obéit. Par exemple : « L’expression : « ne cherchez pas à comprendre ! », longtemps considérée comme la saine règle de la discipline, est entrée à son tour dans le domaine de l’inacceptable. » (Cf. DUROSELLE, RÉF., p. 147.) Une collectivité peut exprimer sa désapprobation ou son seuil d’acceptabilité en considérant des jugements de tribunaux comme inacceptables. Tel est le cas au Québec, en ce moment, au sujet du jugement de la Cour suprême sur le port du kirpan. Il pourrait en être tout autant en ce qui a trait à la fédération canadienne. Dans ce cas, le caractère inacceptable de la situation exigerait que la prise de conscience façonne une nouvelle force et que cette force rende, par un calcul « stratégique », la situation insupportable (cf. RÉF., chap. 6).
Un tel travail exige des moyens qui permettront « d’aboutir à faire fléchir la volonté de l’étranger » (cf. Ibid., p.108). D’où la nécessité de prendre les moyens. Jean-Baptiste Duroselle énumère quatre cas types : 1. la persuasion, 2. le marchandage, 3. la menace et 4. l’usage de la violence. Le tout doit être assorti du calcul des risques.
– « Prendre un risque est un acte de la volonté. » (Ibid., p. 115.)
– « Un conflit suppose une relation entre risque et enjeu. » (Ibid., p. 118.)
– « Pour les collectivités, on trouve dans la notion même de risque des éléments complexes. » (Ibid., p. 116.)
Les Québécois pourraient réfléchir à cette remarque de Duroselle : « À partir du moment où quelqu’un décide de prendre un risque pour d’autres, écrit-il, le problème se complique singulièrement. Dans le cas de l’homme politique, s’il prend un risque et qu’il perde, sa situation en sort affaiblie, voire ruinée. Si bien qu’il existe une certaine solidarité entre son succès et celui de la collectivité, son échec et celui de la collectivité, mais cette solidarité est loin d’être étroite. » (Ibid., p. 115-116.) Heureusement, il y a le risque positif, c'est-à-dire, selon Duroselle, « celui que l’on court pour gagner un enjeu que l’on ne posséderait point. On doit donc prendre la décision de le courir. » (Ibid., p. 116.) Toutefois, il faut se préparer sérieusement à faire face au risque.
La notion d’insupportable
Il faut revenir ici à la notion d’insupportable. Au-delà de l’inacceptable, il y a l’insupportable. Pour arriver à cette idée, les dirigeants politiques, les meneurs de peuple doivent faire évoluer le système des valeurs et préparer à une certaine maturation des nouvelles valeurs. Bien sûr, « l’analyse empirique, qui est ici la seule méthode valable, a été faite pour les situations socio-économiques ». Par exemple, « les collectivités ne se lancent dans l’action que lorsqu’il existe, sinon une certitude, du moins un bon espoir d’améliorer la situation » (Ibid., p. 146). Les souverainistes québécois connaissent bien ce mode de raisonnement qui les paralyse complètement depuis René Lévesque.
Duroselle n’oublie surtout pas de nous faire remarquer que « l’inacceptable ne se décèle pas uniquement dans le domaine socio-économique. La domination de l’étranger, acceptée avec une inégale résignation pendant toute la période coloniale, est peu à peu devenue insupportable pour les populations soumises. » (Ibid., p. 146. Les caractères en gras sont de nous.) Que faut-il penser des populations annexées par la conquête et qui luttent en vue d’obtenir leur indépendance ? Si l’annexion peut être l’un des bienfaits de l’humanité, elle peut aussi devenir un immense fléau pour de nombreuses collectivités dans l’histoire et dans le monde. La pensée fédéraliste se targue d’être en mesure de solutionner tous les problèmes des rapports entre les sociétés. Ce mythe très répandu par les fédéralistes eux-mêmes risque de préparer des lendemains désastreux pour l’humanité.
Revenons une autre fois sur ces deux notions d’inacceptable et d’insupportable. Avec sagesse, Duroselle distingue entre le plan individuel et celui des collectivités. Voici ce qu’il écrit :
Au niveau de l’individu – qui ne nous intéresse qu’indirectement dans ce chapitre [8] – la notion de l’inacceptable, qui se mue en insupportable, est extrêmement élastique. Sénèque dit bien que l’homme s’habitue à tout, même l’esclave à ses chaînes. Mais, inversement, d’autres hommes se suicident pour des prétextes futiles.
Pour les collectivités, le seuil de l’insupportable se délimite avec plus de précision, encore qu’il varie avec l’histoire, avec les civilisations, et ne puisse pas, en conséquence, être fixé une fois pour toutes. […] Par ailleurs, le problème est de savoir jusqu’à quelle extrémité on entend aller pour rejeter l’inacceptable : la résistance passive ? La perte momentanée d’un salaire ? La mort ? C’est dans ce dernier cas que l’inacceptable devient de l’« insupportable ». (Cf. RÉF., p. 145-146.)
Les opposants au fédéralisme canadien quant à son mode de fonctionnement, jusqu’où sont-ils près à aller en vue de transformer le régime ? Dans ce cas, les débats se font DANS le régime. Ils concernent uniquement la fonction administrative de la gestion de l’État central et des pouvoirs locaux. En contrepartie, les opposants au régime fédéral canadien qui se positionnent dans l’optique indépendantiste rejettent en pratique le régime lui-même. Ils luttent CONTRE le régime qui les met en tutelle – en état de subordination permanente dans un statut de nation mineure.
C’est ici, plus particulièrement, que l’inacceptable devient carrément INSUPPORTABLE. L’indépendance doit être imminente sinon c’est l’annexion prolongée suivie de son corollaire l’assimilation progressive. Finalement, ne vaudrait-il pas mieux l’assimilation complète que le supplice de la goutte d’eau qui conduit quand même à la disparition ? Quelle forme d’euthanasie sociale une collectivité minoritaire veut-elle choisir pour mettre fin à son existence ? Ce qui est en tout et en partie un avenir sombre, peu reluisant. Qui peut être intéressé à se réjouir de ce mode de vie ? Les Québécois-Français seraient-ils suicidaires à ce point ? Il faut croire que oui…
TROP, C’EST TROP !
Il faut se rendre à l’évidence et prendre les moyens appropriés pour changer radicalement la situation.
Bruno Deshaies
P,-S. Cette chronique est le fruit d’une consultation auprès de quelques amis d’expérience qui jugent qu’un effort considérable reste à faire, mais dans l’otique indépendantiste.
RÉFÉRENCE
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Jean-Baptiste DUROSELLE, Tout empire périra. Théorie des relations internationales, Paris, Armand Colin, 1981/1992, 346 p. ISBN : 2200372701
Quel livre ! Une théorie des relations internationales. Mais que diable, est-ce possible ? Un livre décapant. Aux frontières de l’insupportable pour les esprits moralistes ou les sentimentaux, les humanitaristes aveugles des tensions individuelles et collectives ou encore des imbéciles qui s’imaginent un monde hors-du-monde. La troisième partie de cet ouvrage est consacrée aux forces qu’il désigne par l’expression de « système de causalité ». Il aborde cette question sous quatre grands thèmes :
7. La nature des forces
I. Le jeu indirect des « forces naturelles »
II. Les forces de types démographiques
III. L’économie comme force
IV. Les valeurs comme forces
8. Le jeu des forces,
9. L’efficacité des forces,
10. La décision de politique étrangère. (Voir pages 125 à 174.)
Nous sommes devant une fresque de l’histoire de l’humanité fondée sur « une théorie à base d’histoire ». Pour comprendre ce point de vue, il faut lire attentivement l’Avant-propos et l’Introduction.
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NOTES
1. Le premier, Louis-Hyppolite LaFontaine (1807-1864) se fit le chantre de l’annexion de sa nation en faisant la promotion de l’Acte d’union de 1840 et il forma avec Baldwin le premier ministère parlementaire du Canada uni. Il a si bien mérité de l’Empire, que la reine Victoria, celle-là même au nom de laquelle on avait pendu les Patriotes, lui accorda le titre de Sir. C’est lui qui incita nos ancêtres à « partager le nom de Canadien » avec ceux que nous avions jusqu’alors appelé les Anglais. C’est le père de la bonne entente à tout prix. Bref, un parfait annexé. Le tunnel qui relie Montréal à la rive sud du Saint-Laurent porte aujourd’hui son nom.
2. Vauvenargues (1715-1747), Réflexions et maximes, Paris, 1971 (coll. « Poche classique »).
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