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INDÉPENDANCE DU QUÉBEC 245
UNE SOCIÉTÉ QUI SE FLAGELLE ELLE-MÊME.
Peut-on être libre tout en admettant être membre d’un ensemble social englobant ?
Bruno Deshaies jeudi 23 mars 2006
« À quelle puissance est-il réservé de faire éclater
les enveloppes où tendent à s'isoler jalousement
et à végéter nos microcosmes individuels ? »
(Teilhard de Chardin,
Le Milieu divin, 1957, p. 182).
« Il semble que mon esprit soit un petit monde intérieur
où se reflète sans limite de temps ni d’espace,
l’immense monde extérieur. »
(André Maurois, Art de vivre.)
« Un esprit libre à Paris. » (*)
Il s’agit de la québécoise Marie-Josée Croze. La Presse présente une grande photo de l’actrice accompagnée de cette légende : « Installée à Paris depuis décembre 2003, la comédienne Marie-Josée y est aussi à l’aise qu’un poisson dans l’eau. » Pour confirmer ce propos, le quotidien met en exergue cette déclaration de l’artiste :
« Je suis peut-être partie en 2003, mais en réalité, j’ai quitté le Québec dans ma tête depuis longtemps. Parce que je suis quelqu’un d’original et de singulier, et qu’au Québec, il n’y a pas de place pour la singularité. »
(*) À la une de la section « Arts et spectacles » du quotidien La Presse du dimanche 12 mars 2006, p. 7 (cf. RÉF., no 3).
Chère Marie-Josée Croze,
Vous n’êtes pas la seule à avoir quitté le Québec dans cet état d’esprit. D’autres avant vous ont tenu des propos qui ressemblent aux vôtres. Elles ont cru aussi qu’elles vivaient dans une société étouffante. Mais ni vous ni les autres ne nous ont prouvé à ce jour que notre société était moins égalitaire que les autres ni plus pesante ou plus obtuse, par exemple, que bien d’autres provinces canadiennes ou états américains.
Les Québécois ont une très grande facilité d’esprit à considérer leur société comme différente des autres ; ils finissent par croire qu’ils ne pourraient être semblables aux autres. Au contraire, ils devraient retenir que toutes les sociétés sont complexes, qu’elles ont toutes leurs particularités et leurs singularités, qu’elles sont toutes des macrocosmes sociaux et que tous les individus sont des microcosmes d’une culture, d’une société, d’une ville, d’une profession, d’un métier, d’une catégorie sociale, etc.
Vous êtes encore trop jeune madame Croze pour porter des jugements aussi simplistes sur votre société d’origine. Je reconnais que vous avez le droit de parler du Québec comme vous le faites. Mais, acceptez que je vous dise que votre opinion ne vaut pas grand-chose, surtout venant de La Presse et de la journaliste Nathalie Petrowski. Je me demande, ce qu’elle cherchait à prouver en vous interrogeant à Paris ce jour-là.
Si j’avais des recherchistes à mon emploi, nous pourrions probablement vous vouer aux gémonies sur la place publique de la plus belle façon. Là n’est pas notre intention. Cependant, essayons plutôt de comprendre pourquoi trop de Québécoises parviennent à se dénigrer elles-mêmes en insultant la société qui leur a donné naissance. Je sais, je sais, ce n’est pas tout à fait ce que vous vouliez dire et patati, et patata.
Vous admettez tout de même qu’à Paris, vous avez dû modérer vos transports qui vous ont fait perdre un rôle qui a été accordé à Julie Depardieu même si le réalisateur vous avait choisie avant elle. Il a changé d’idées ! Parbleu ! Mais vous avez une bonne excuse : « C’est difficile à cause de mon tempérament nord-américain [je réagis trop vite aux offres d’emploi], mais bon, je n’en fais pas une maladie. » Mais au Québec, c’est différent : « Je n’ai jamais eu, dites-vous, le sentiment d’être estimée par le milieu ». Le poisson qui change d’aquarium a besoin de se réadapter à son nouveau milieu naturel. L’effet peut être variable selon les uns et les autres. De même pour les êtres humains. Le nouveau macrocosme peut paraître plus intéressant ou plus fascinant, mais encore faudrait-il accepter d’émigrer vraiment, après quoi il sera possible de juger. La question de la place d’un individu dans une société ne fait pas moins de nous qu’on est malgré nous un microcosme particulier. Il est trop facile de se plaindre de l’existence de l’ensemble englobant qui nous façonne au cours des vingt premières années de notre vie.
Le Québec donne naissance chaque jour à de jeunes enfants qui demain prendront la relève. Ils seront là en 2030 : une nouvelle génération de Québécois-Français. Ils seront dans la trentaine. Il y a cinquante ans, quand j’étais dans la vingtaine, le Québec était envahi de robes noires (évêques, curés, prêtres, frères, sœurs, laïcs catholiques fervents, enfants de cœur et tout le reste). Néanmoins, il y a eu quand même la « Révolution tranquille » au cours des années 1960. Ce furent des années de transformations du Québec qui se sont inscrites dans la foulée des grands bouleversements sociaux, religieux, économiques, politiques et culturels à travers tout le monde occidental.
Depuis, le Québec a traversé plusieurs crises politiques et des difficultés économiques et sociales. Pourtant, le Québec qu’on nous offre à la télévision de l’autre État avec une émission comme Tout le monde en parle nous présentent plus souvent qu’autrement comme très grand et très beau ou parfois très niais et très épais ! Dans le cas de Tout le monde en parle, l’animateur lui-même se prend pour l’Ardisson québécois. Quel microcosme ! Ce n’est pas beau tout ce spectacle fabuleux ! La société canadienne de radiotélévision française nous prendrait-elle tous pour des imbéciles ? Une société normale peut-elle vivre uniquement de divertissement, de téléréalité ou de téléromans ?
Dans la même Presse on peut lire un Dany Laferrière qui nous fait part de ses états d’âme avec finesse et culture (cf. RÉF., no 2). Dixit : « Un Chinois est un Chinois. Bon, c’est facile quand on est un milliard – une identité par accumulation. » Ou : « La paranoïa n’est pas mieux que la malaria. » Et encore ceci au sujet du Brésil : « Tout ce qui concerne l’heure se regroupe sous le vocable de « religio » qui veut dire horloge. La montre est un « religio de pulso » (horloge de poignet ou de pouls) et le « religio de parede » c’est l’horloge posée sur le mur. » Finalement : « Porto Alegre se trouve au sud, mais c’est une ville du nord. » M. Dany Laferrière est revenu au Québec après un séjour en Floride, est-ce à dire que ce pays est invivable ? Au surplus, les Québécois ont fait montre d’une certaine insatisfaction à son égard compte tenu de sa fuite chez nos voisins du Sud. Il a fini par en prendre note tout en se considérant comme bien au Québec et au Canada et tout en se percevant comme citoyen du monde. Chacun est libre de vivre dans un autre monde ! Mais il importe de ne pas faire la morale trop facilement aux autres.
Une société n’est pas composé seulement d’artistes ou d’écrivains. Nous retrouvons aussi des hommes d’affaires, même un banquier. Voici monsieur Réal Raymond choisi « la personnalité de la semaine » du quotidien La Presse (cf. RÉF., no 5). Cet homme est un Québécois comme vous et moi. Il vit au Québec. Imaginer, il se pose même la question : « La banque peut-elle être humaine ? » Le croyez-vous ? Monsieur Raymond ne fait pas des conférences, il est président et chef de direction de la Banque nationale. Il est âgé de 53 ans. Serait-il un autre microcosme de notre société détraquée « qui-n’est-pas-comme-les-autres » ? Après tout, en quoi consiste notre « fameuse » différence ? On aura beau répété à satiété qu’on est différent, mais il sera bien difficile de croire qu’une société est un cornichon. Monsieur Raymond est né à St-Donat d’une famille de travailleurs manuels composée de cinq garçons. De son expérience de vie, il retient ceci : « L’important est de contribuer peu importe qui on est, peu importe nos moyens. Si on a l’impression d’aider, de faire quelque chose d’utile et de bon, on se réalise soi-même. » Est-ce que le Québec l’étouffe à ce point qu’il serait incapable de travailler au devenir d’un Québec prospère et plus riche économiquement ?
Voici maintenant un texte plus prosaïque de Michel Girard sur un thème connu : « Un retraité pénalisé par le fisc ? » (Cf. RÉF., no 1.) En effet, il s’agit maintenant d’un contribuable comme tout le monde, M. Denis B., qui se demande si sa pension de sécurité de la vieillesse n’est pas finalement un fardeau fiscal pour lui. Cette pension du gouvernement ne risque-t-elle pas d’augmenter son revenu net, et en conséquence, l’obliger à payer un supplément d’impôt ? La réponse serait que M. Denis B. n’est « aucunement pénalisé au plan fiscal » selon l’explication du journaliste de La Presse. Après des explications techniques sur la méthode à suivre pour remplir sa déclaration sur le revenu du Québec et du fédéral, Michel Girard conclut en ces termes : « Mais quel traitement bureaucratique ! » Combien y a-t-il de ces M. Denis B. à vivre chaque année les affres de l’impôt ? Doivent-ils quitter le Québec pour autant ?
« Il est urgent au Québec de mettre fin à nos séances de flagellants.
À l’encontre de notre manie atavique de passer notre temps à nous trouver différents,
il faudrait découvrir ce qui pourrait nous pousser
à être DISTINCTS tout en étant semblables aux autres. »
« Je tiens, post mortem, à confirmer mon décès à mes parent, proches, amis et connaissances qui n’en seraient pas informés.
Je ne suis plus de ce monde depuis le 12 mars 2006. Y en a-t-il un autre ? Si oui, je ferai comme il se doit et me garderai de les prévenir.
J’ai convenu avec ma femme Monique, ma fille Sophie et mon fils Luc, de renoncer à toute exposition de ma dépouille et à toute cérémonie funéraire.
Que personne, de grâce, ne s’afflige de ma mort. Moi-même d’ailleurs ai plutôt tendance à m’en réjouir d’avance et à me féliciter de redevenir poussière comme la sainte bible nous y incite. »
Source : La Presse, mercredi 15 mars 2006, p. 12 (« Actuel »).
Nous venons d’apprendre qu’il n’est plus. Il était le père de Sophie Thibault qui anime le bulletin de nouvelles de 22 heures au réseau TVA. Reportons nous en 1987 où il est possible de lire la notice biographique qui suit à la page 302 de notre RÉF., no 6. Elle se lit ainsi : « Marc Thibault vient de prendre sa retraite, après 35 ans de service à Radio-Canada, dont 25 à la tête des émissions éducatives et d’affaires publiques, puis comme directeur de l’information. Il est actuellement président du Conseil de presse du Québec. C’est lui qui invita Maurice Séguin à présenter « Genèse et historique de l’idée séparatiste » sur les ondes de Radio-Canada, au printemps de 1962. »
Maurice Séguin
L’idée d’indépendance au Québec. Genèse et historique.
Trois-Rivières, Les Éditions du Boréal Express, 1971, 67 p.
(coll. « 17/60 »).
Cet esprit libre du Québec ne semble pas avoir été étouffé par la société québécoise janséniste et étroite d’esprit. Il n’a pas senti le besoin non plus de dresser un réquisitoire contre le catholicisme pratiqué par les Québécois des années 1930, 1940 et même 1950. Bref, il ne délire pas comme un certain Jacques Godbout sur les travers religieux des Québécois. Il a assumé son microcosme dans un macrocosme social imparfait, mais perfectible. Il a vécu sa vie pleinement.
Monsieur Thibault est né à Lévis en 1922. Au cours de sa vie professionnelle à Radio-Canada, il a présidé au lancement d’émissions telles que Présent, Aujourd'hui avec Wilfrid Lemoyne et Mychèle Tysserre et Premier Plan avec Judith Jasmin, René Lévesque et Gérard Pelletier. En outre, il a préparé une série prestigieuse qui s’intitulait tout simplement « Conférences ». C’est pour celle-ci que M. Thibault entreprit de « cuisiner » Maurice Séguin pour qu’il fasse ses trois conférences sur La genèse et l’historique de l’idée d’indépendance au Canada français (18 mars, 25 mars et 1er avril 1962) à la télévision de la Société Radio-Canada. L’année suivante, M. Thibault réussit à impliquer Maurice Séguin dans une série de forums radiophoniques sur le régime anglais, toujours à l’intérieur de son service. La série s’intitulait L’histoire à quatre voix.
Dans le témoignage qu’il rédigea en 1987 au sujet de cet homme, Marc Thibault écrit : « J’ai connu Maurice Séguin au collège où nous avons fait nos études classiques ensemble. » À partir de ce constat, il ajoute sincèrement : « J’étais rempli d’admiration pour ce confrère plein de ressources. Il aurait pu opter pour à peu près toutes les carrières ouvertes alors, tellement ses dons étaient variés. » En faveur de cet historien chevronné, il note en plus ceci de très important : « Il fut le premier historien à cerner et à dégager sans complaisance toutes les conséquences de la défaite de 1760 et il s’acharna à dissiper impitoyablement toutes les illusions qu’elles avaient générées dans notre histoire. » (Cf. RÉF., no 6, p. 229 ou l’ANNEXE pour le texte intégral de son témoignage sur « l’énigme Maurice Séguin ».)
À tous ces Québécois dont nous venons de faire mention dans cette chronique, il faut aussi compléter par les noms de Pierre Daviau, Léandre Fradet, Charles A. Moreau et Gaston Laurion. Ces derniers n’ont pas démissionné ; ils conservent intacts leur esprit libre sans perdre confiance en la naissance d’un Québec indépendant.
Il est urgent au Québec de mettre fin à nos séances de flagellants. À l’encontre de notre manie atavique de passer notre temps à nous trouver différent, il faudrait découvrir ce qui pourrait nous pousser à être DISTINCT tout en étant semblable aux autres. Le temps est venu de faire la paix en nous en établissant une meilleure relation entre nos microcosmes individuels et la société québécoise comme macrocosme de nos aspirations indépendantistes.
Maurice Séguin a résumé en quelques lignes cette idée dans Les Normes. Il affirme succinctement :
Être DISTINCT avant d’être DIFFÉRENT :
Il faut exister séparément d’abord (avant d’avoir une personnalité collective)
Des nations distinctes ont la même langue ou les mêmes lois… [Les Normes, 3.2.4.b.3)]
Il s’agit de l’une des conséquences importantes dérivant de la définition de la nation au sens intégral. Comme monsieur Gaston Laurion l’a si bien illustré la semaine dernière, une nation indépendante est celle qui jouit à la fois de l’autonomie interne et de l’autonomie externe ; il a qualifié la première de « liberté absolue de légiférer » et la seconde de « liberté absolue » dans les rapports avec les autres nations. La seule façon de libérer les Québécois de leur malaise NATIONAL consiste à libérer les forces du macrocosme de l’indépendance collective, c'est-à-dire toutes ces forces qui réunissent en un seul ensemble l’unité de l’individuel et du collectif. Tous les autres chemins ne peuvent mener qu’à une diminution d’être de la nation québécoise. En conséquence, la solution de continuité mène actuellement vers l’assimilation, totale de préférence. Mais il restera toujours les cas particuliers qui décideront de s’expatrier…
Une société qui se flagelle elle-même ou qui s’encense continuellement ne peut aspirer à son indépendance collective. Ses complexes la paralysent…
Bruno Deshaies
RÉFÉRENCES
(1) Michel GIRARD, « Un retraité pénalisé par le fisc ? » Dans La Presse, dimanche 12 mars 2006, p. 7 (« La Presse affaires »).
(2) Dany LAFERRIÈRE, « En descendant lentement vers Porto Alegre. » Dans La Presse, dimanche 12 mars 2006, p. 15 (« Arts et spectacles »).
(3) Nathalie PETROWSKI, « Un esprit libre à Paris. » Dans La Presse, dimanche 12 mars 2006, p. 7 (« Arts et spectacles »).
(4) RADIO-CANADA.NET. NOUVELLES – Société. « Journalisme. Marc Thibault n'est plus. » Mise à jour le lundi 13 mars 2006 à 12 h 38.
(5) Anne RICHER, « Réal Raymond. La personnalité de la semaine. » Dans La Presse, dimanche 12 mars 2006, p. A16.
(6) Marc THIBAULT, « L’énigme Maurice Séguin. » Dans Robert Comeau, dir., Maurice Séguin, historien du pays québécois vu par ses contemporains suivi de Les Normes de Maurice Séguin. Montréal, VLB éditeur, 1987, pages 229-232 (coll. « Études québécoises »). Voir l’ANNEXE pour le beau témoignage de M. Thibault.
ANNEXE
Document
L’énigme de Maurice Séguin
par
Marc THIBAULT
(75 ans)
J’ai connu Maurice Séguin au collège où nous avons fait nos études classiques ensemble. Il me précédait d’une année. J’étais rempli d’admirations pour ce confrère plein de ressources. Il aurait pu opter pour à peu près toutes les carrières ouvertes alors, tellement ses dons étaient variés. Il me semblait d’abord promis à une carrière professionnelle dans les Ordres, chez les jésuites évidemment. Au cas contraire, il aurait pu exceller en médecine, en droit, en génie, en architecture, en sciences, et quoi encore. C’est un ensemble de ressources éminentes qu’il a décidé de mettre plutôt au service d’une carrière d’historien et de professeur, à une époque où l’avenir dans cette discipline n’était guère prometteur.
Après une thèse de doctorat iconoclaste (1947) sur l’agriculturisme et la nation canadienne – thèse qui avait semé l’émoi en milieu historique traditionnel et aurait mérité alors la consécration de la publication –, Maurice Séguin s’était mis à enseigner avec fougue et passion une histoire radicalement nouvelle du Canada qui rompait avec tous les mythes que l’ancienne avait véhiculés : celui de notre messianisme agricole notamment s’y voyait réduit en pièces, mais plus encore le mythe du miracle de notre survivance était ramené à des proportions plus réalistes qui contrastaient avec les fabulations passées. Il fut le premier historien à cerner et à dégager sans complaisance toutes les conséquences de la défaite de 1760 et il s’acharna à dissiper impitoyablement toutes les illusions qu’elle avait générées dans notre histoire. Dans une défaite, il y a des vainqueurs et des vaincus. Il ne fallait pas nous prendre pour des vainqueurs : la défaite nous avait défaits. Au mieux, nous enseignait-il, et eu égard aux circonstances de notre évolution après la Conquête, tout ce que nous pouvions espérer, c’était de devenir un peu moins pas maîtres chez nous. Il avait l’art de ces formules lapidaires et parfois réductrices qui n’offraient rien de très exaltant à notre imaginaire collectif.
C’est un peu par hasard que je me suis inscrit au cours du professeur Séguin. J’étais déjà étudiant en Lettres et en Linguistique à l’Université de Montréal quand une rencontre fortuite avec lui au moment d’une pause-café et la lecture de sa thèse m’incitèrent à devenir son élève.
Quel professeur ! Derrière des lunettes épaisses, ses yeux incisifs et scrutateurs s’animaient d’une conviction invincible en regard de sa recherche et de sa démonstration. Le propos d’abord livré presque sur le ton de la confidence s’enflait au fur à mesure de son élaboration et prenait souvent les propositions d’un véritable réquisitoire.
L’enseignement que dispensait cet esprit discipliné, rigoureux, aurait dû mener des générations de jeunes à la désespérance et à la démission. Paradoxalement, cet enseignement qui paraissait préconiser le défaitisme le plus sombre provoquait, stimulait, mobilisait comme s’il se faisait un point d’honneur de pousser à l’action pour racheter un passé de leurres et relever enfin les vrais défis qui désormais importaient.
Je suis toujours demeuré perplexe cependant devant le refus obstiné de Maurice Séguin de dépasser le cercle étroit de ses cours et de son milieu universitaire pour se consacrer à l’œuvre maîtresse du très grand historien que sa recherche et son enseignement postulaient. Maurice Séguin a peu publié. Il est demeuré à peu près inconnu du public. Je me souviens des nombreuses discussions amicales que j’ai eues avec lui à ce sujet. Il me semblait totalement indifférent à cette dimension de sa carrière. Sans doute craignait-il, en publiant, de ne plus s’appartenir, et pour cause : publier, pour Maurice Séguin, c’était commettre un acte public qui l’aurait entraîné dans des débats fort controversés que sa réserve naturelle ou encore sa timidité l’incitaient à éviter. Il faut aussi se rappeler que le chanoine Groulx était toujours vivant et que la nouvelle histoire de Maurice Séguin remettait en question bon nombre des dogmes de notre historien national. Était-ce délicatesse de la part de Maurice Séguin de ne pas s’attaquer à l’œuvre auguste du chanoine Groulx ?
Il laissa ses collègues, Guy Frégault et Michel Brunet – car tous les deux étaient à vrai dire devenus ses disciples – le soin de reprendre à leur profit l’essentiel de son œuvre. Je me désolais personnellement de voir surtout Michel Brunet s’approprier l’enseignement de Maurice Séguin et de disséminer à tour venant, en se donnant des allures de nouveau maître.
Pour sortir Maurice Séguin de l’anonymat et de la « clandestinité » intellectuelle où il se confinait résolument et le révéler enfin au public, je lui avais proposé de présenter sur les ondes de Radio-Collège, où j’étais réalisateur, une série de causeries sur la défaite de 1760 et le régime anglais. De laborieuses négociations avec lui avaient abouti à un échec. Il préférait toujours se taire. C’est Marcel Trudel, je crois, qui l’avait remplacé.
Mon exaspération atteignit son comble au moment où Michel Brunet publia, en 1955, Canadians et Canadiens : il y prenait à son compte toute la nouvelle orientation historique de Séguin, son talent en moins. Mais Maurice n’y trouvait pas davantage à redire. Il semblait tout à fait satisfait de vois Brunet vulgariser son œuvre. Je l’avais bien fait rire, de son bon rire tonitruant, en lui disant alors que j’écrirais, un jour, une thèse de doctorat sur l’influence de la pensée de Maurice Séguin dans l’évolution de l’œuvre de Guy Frégault et de Michel Brunet.
Ma propre carrière me fit perdre de vue Maurice Séguin durant quelques années. Au début des années 60, je lançais à la télévision, dans le cadre du Service des émissions éducatives et d’affaires publiques, dont j’étais devenu le directeur, une nouvelle série prestigieuse qui s’intitulait tout simplement « Conférences ». Je me suis remis dans la tête que Maurice Séguin devait en être. À ma grande surprise, je réussis sans trop de peine à l’engager dans mon projet : il vint à l’antenne, à trois reprises, au printemps 62, traiter d’un sujet qui lui tenait à cœur et dont l’intérêt m’apparaissait alors des plus actuels : La genèse historique de l’idée d’indépendance au Canada français. Ces conférences ne provoquèrent pas l’impact que j’avais imaginé : le maître donnait là l’impression de répéter les concepts de ses disciples.
Mon initiative eut le mérite, je crois, de débloquer les inhibitions de Maurice Séguin : sans trop se faire prier, il acceptait, l’année d’après, de participer à une série de forums radiophoniques sur le régime anglais, toujours à l’intérieur de mon service. La série s’intitulait L’Histoire à quatre voix ; Jean Hamelin, Laurier Lapierre et Fernand Ouellet y participaient en compagnie de Maurice Séguin. Cette série était réalisée par André Langevin et animée par Fernand Séguin.
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Maurice Séguin, une énigme pour moi ? Certes oui. Je n’arrive pas encore aujourd’hui à m’expliquer ni à comprendre le cheminement personnel et professionnel de cet homme qui a tant donné aux autres en laissant si peu de lui-même.
Source : Dans Robert Comeau, dir., Maurice Séguin, historien du pays québécois vu par ses contemporains suivi de Les Normes de Maurice Séguin. Montréal, VLB éditeur, 1987, pages 229-232 (coll. « Études québécoises »).
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