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Suite à l'élection de Vicente Fox à la présidence du Mexique

Pour un Québec souverain dans une nouvelle Amérique du Nord

Richard Marceau
L'auteur est député bloquiste de Charlesbourg/Jacques-Cartier à la Chambre des communes. Avocat, il est diplômé de l'Université Laval, de la University of Western Ontario et de l'École nationale d'administration de France.



L'élection à la présidence mexicaine de M. Vicente Fox a changé la donne géopolitique de l'Amérique du Nord. Non seulement a-t-il pris position en faveur d'une union monétaire nord-américaine, il se fait aussi l'apôtre d'un réaménagement de l'Amérique du Nord inspiré de l'Union européenne. Le mouvement souverainiste doit prendre acte de cette ouverture qui correspond à sa philosophie et poursuivre, avec le Mexique, cette réflexion.

Le Bloc québécois, depuis son Congrès de janvier 2000, est déjà partisan d'une union monétaire nord-américaine, avec à l'horizon le plein potentiel d'une zone monétaire recouvrant les trois Amériques. D'ailleurs, le 15 mars 1999, la Chambre des communes était saisie de cette question par voie de motion mise de l'avant par le Bloc Québécois. En juin dernier, bien qu'opposé à cette idée, le gouvernement libéral a dû céder aux pressions du Bloc afin que le Comité des Finances consacre deux sessions complètes à cet important sujet. Aujourd'hui, il est temps de pousser plus à fond la réflexion sur le corollaire d'une éventuelle union monétaire : une plus grande intégration politique et économique à l'échelle nord-américaine.

En 1988, en entérinant l'Accord de libre-échange avec les États-Unis, les Québécois et les Canadiens se positionnaient non pas au terme d'un processus d'intégration économique continentale, mais bien au contraire, au point de départ de celui-ci. La ratification en 1993 de l'Accord de libre-échange nord-américain (Aléna) qui élargissait cette entente économique avec l'entrée de notre partenaire mexicain, s'inscrivait dans cet esprit de continuité et de marche vers l'avant. Les 30 dernières années ont marqué, plus particulièrement pour le mouvement souverainiste, l'ouverture de nos horizons soit vers le reste du Canada, soit vers le monde dans son ensemble. Or, il me semble que les souverainistes ont quelque peu négligé ce que j'appellerais le " proche-monde ", c'est-à-dire nos voisins du Sud : les Etats-Unis et le Mexique.

Le Québec et les États-Unis

Le Québec, 16ème puissance économique mondiale et 9ème partenaire économique et commercial des États-Unis, est une économie foncièrement nord-américaine. Pour les Américains, le Québec est un partenaire plus important, du strict point de vue du volume d'échange économique, que l'Italie, la France ou la Russie. Nous exportons chez nos voisins méridionaux plus du quart de notre production, soit 43 milliards de dollars. Le Québec est un partenaire commercial plus important pour le seul État de New York que le Chili l'est pour l'ensemble des États-Unis. La moitié du trafic de " containers " du Port de Montréal, le premier au Canada à ce chapitre, a pour point d'origine ou de destination le marché américain (principalement le nord-est et le mid-west).

Il importe, pour le Québec, d'approfondir cette relation avec les États-Unis. La configuration nord-américaine actuelle ne reflète plus la réalité, et ce depuis longtemps. Car si l'Aléna encadre les relations économiques en Amérique du Nord, il en va autrement des relations politiques, environnementales, sécuritaires ou autres.

Les Québécois semblent prêts à vivre plus intensément leur " américanité ". Selon une étude de novembre 1998 du politologue de l'Université Concordia, le professeur Guy Lachapelle, non seulement 66,3% des Québécois estiment que l'ALÉNA a eu un impact favorable sur le développement économique du Québec, 64,1% de ces répondants pensent que le gouvernement québécois devrait " accentuer fortement " ses relations avec les États-Unis.

Une proposition canadienne qui ressemble à celle de Vicente Fox.

Plusieurs penseront sûrement que jamais, au grand jamais, les Canadiens ne voudront s'engager dans une relation plus étroite avec les États-Unis par crainte d'être littéralement " avalés ".

Un très fervent nationaliste canadien, l'actuel ministre des Affaires étrangères, Lloyd Axworthy, a émis le souhait, lors d'un discours prononcé le 9 septembre 1998 à Chicago devant le Mid America Committee, de voir se dessiner un rapprochement entre le Canada, les États-Unis et le Mexique en invitant les citoyens de ces trois pays à " cultiver un sentiment d'appartenance nord-américaine " en créant une " Communauté nord-américaine ". Cela ressemble aux positions récentes adoptées par M. Fox.

Le ministre Axworthy déplorait le fait que le succès de l'intégration économique enclenchée par l'ALÉNA ne semblait pas trouver de contrepartie sur le plan des relations politiques, sociales et culturelles. " Il nous faut moderniser les instruments et les institutions que nous partageons afin de relever des défis dans une foule de secteurs allant de notre environnement naturel commun à l'éducation et aux ressources humaines, en passant par le mouvement des biens et des personnes. " affirmait le ministre.

Le point de vue américain

Il s'agit là d'une position assez similaire à celle exprimée par un groupe d'experts américains, dont l'un, Robert A. Pastor, est un ancien membre du Conseil de sécurité nationale de l'administration du Président Carter. Dans un livre publié en 1998, The Controversial Pivot : the US Congress and North America, ces experts arrivent à la conclusion que les relations entre les pays de l'Amérique du Nord doivent s'intensifier. Partant des deux commissions nord-américaines créées à la demande expresse du Président Clinton dans la foulée de l'ALÉNA (la Commission nord-américaine sur l'environnement, basée à Montréal, et la Commission nord-américaine du travail, basée à Dallas), ce regroupement d'experts souhaite la création d'un Secrétariat nord-américain doté d'une certaine indépendance vis-à-vis des gouvernements nationaux.

Selon ces experts, ce secrétariat pourrait adopter une approche novatrice à la résolution des problèmes d'un point de vue trinational, en planifiant le futur infrastructurel, économique et politique de l'Amérique du Nord. Il pourrait contribuer significativement à l'émergence d'une perspective nord-américaine, voire même d'une identité nord-américaine. Les auteurs vont même jusqu'à proposer que ce secrétariat puisse commencer à coordonner les politiques commerciales et internationales des pays nord-américains.

Encore une fois, ceci se rapproche des idées émises par M. Vicente Fox depuis son élection.

Le temps est à l'audace

Le mouvement souverainiste, qui prône depuis plus de 30 ans l'indépendance politique dans l'interdépendance économique au niveau canadien avec les concepts d'association et de partenariat, doit aujourd'hui pousser plus loin cette réflexion en s'inscrivant dans la discussion naissante sur la réorganisation géopolitique de l'Amérique du Nord. Le projet souverainiste ne devrait pas occulter le " proche monde " que sont les Etats-Unis et le Mexique.

Les Québécois sont prêts à institutionnaliser et à politiser des relations qui ne sont actuellement qu'encadrées par l'ALÉNA. Ils ne souhaitent sûrement pas, ni moi d'ailleurs, s'annexer aux États-Unis. Mais les Québécois désirent certainement bonifier ce libre-échange par une approche plus sociale en ne laissant pas à elles-mêmes les forces du marché. Pour les souverainistes, l'idée d'un partenariat plus large qu'avec le Canada seulement, un Québec souverain dans une nouvelle Amérique du Nord est une option qui mérite qu'on s'y attarde.

Il faut certes être réalistes. La population du Québec, étant 40 fois plus petite que notre voisin américain, ne peut s'attendre à pouvoir dicter ses vues sur tout et dans tout. Mais rien n'empêche de commencer à réfléchir à ces questions, au contraire : il faut commencer à s'y préparer. C'est d'autant plus important dans la mesure où une union monétaire pourrait faire partie du décor d'ici quelques années. Oui, il s'agit là de tout un défi!

Et le temps est à l'audace.

Le député de Charlesbourg/Jacques-Cartier