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«« Caisse de dépôt et
placement du Québec
Cachez cette Caisse
Michel David
LE DEVOIR mardi 10 décembre 2002
Chronique - Le premier ministre Landry a pris un ton indigné, quand l'opposition libérale lui a reproché de ne pas être intervenu, il y a deux ans, quand il est apparu évident que la Caisse de dépôt éprouvait de sérieux ennuis avec sa filiale Montréal Mode.
«Ce serait une catastrophe si le gouvernement s'ingérait dans les décisions de placement et de gestion de la Caisse. C'est la dernière chose qu'il faut faire. Tous les experts le disent : il faut que la Caisse soit à distance politique du pouvoir. Autrement, ce serait ingérable», a-t-il déclaré.
Si c'est vraiment ce qu'il croit, M. Landry serait sûrement scandalisé par le passionnant récit de la rencontre entre Jacques Parizeau et Paul Desmarais, au mois d'août 1981, qu'on peut lire dans le deuxième tome de la volumineuse biographie de l'ancien premier ministre à laquelle s'est attelé le journaliste Pierre Duchesne.
À l'époque, le tout-puissant ministre des Finances de René Lévesque rêvait de voir l'État québécois prendre le contrôle de la papetière Domtar, par l'intermédiaire de la Caisse de dépôt, tandis que le président de Power Corporation comptait au contraire sur son aide pour se constituer un nouvel empire du papier en Amérique du nord.
M. Parizeau s'était présenté à la rencontre, tenue dans le plus grand secret à la résidence de son ami et ancien juge en chef de la Cour suprême, Yves Pratte, en compagne de son chef de cabinet, André L'Écuyer, et de celui qu'il avait lui-même nommé à la présidence de la Caisse, Jean Campeau. Dans son livre, Pierre Duchesne prend à témoin M. Desmarais, qui a conservé un souvenir très précis de cette réunion, qui aurait pu être historique : «Nous passons tout l'après-midi à prendre un coup et à discuter de cela.»
Finalement, on n'était pas arrivé à s'entendre. Le biographe de M. Parizeau en a cependant tiré la seule conclusion qui s'impose : «Tous ceux qui croient en l'autonomie de la Caisse ont ici la preuve que, lorsqu'il s'agit de transactions majeures, c'est le ministre des Finances qui, en dernière instance, donne les ordres.»
Après cela, quelqu'un peut-il croire sérieusement que le gouvernement Bouchard, dont M. Landry était alors ministre des Finances, n'a rien eu à dire dans la décision prise par la Caisse de s'associer à Quebecor pour faire l'achat de Vidéotron ? Il ne s'agit pas nécessairement de s'en indigner, mais simplement ne pas être dupe.
Le cas de Montréal Mode n'est évidemment pas du même ordre de grandeur. Quand cette filiale a été créée, en 1999, après l'acquisition de Shan, dont la ligne de maillots de bain avait fait fureur, le budget de départ avait été établi à 30 millions. Mais, comme disent si bien les anglophones, le diable se cache dans les détails.
Il est très difficile de croire que le gouvernement vient tout juste de découvrir ce qui s'y passait. Après un trou de mémoire passager, l'ex-ministre délégué au Revenu, Guy Julien, aujourd'hui ministre du Revenu, s'est finalement souvenu, vendredi, d'une rencontre qu'il avait eue, le 27 juin 2000, avec le designer Jean-Claude Poitras, venu se plaindre des agissements de Montréal Mode.
M. Julien se rappelle bien d'avoir discuté avec M. Poitras de certains problèmes de «relations d'affaires», de «communication» ou encore de «mandat», mais en aucun cas des allégations d'irrégularités qui ont finalement amené l'actuelle ministre des Finances, Pauline Marois, à demander à la vérificatrice générale du Québec de faire enquête et même à envisager publiquement la possibilité d'une enquête policière.
C'est moins d'un mois plus tard que le journal Les Affaires a révélé l'existence de plantureuses notes de frais présentées par la présidente de Montréal Mode, Chantal Lévesque, et son mari, Claude Gilbert, portant notamment sur divers accessoires de toilette signés Gucci, dont le couple avait fait l'acquisition à l'occasion d'un voyage à Paris.
Si ces nouvelles informations n'ont pas déclenché un signal d'alarme chez M. Julien, après ce que lui avait déjà dit M. Poitras, il y a de quoi se demander ce qu'il faisait là. Si l'affaire était trop grosse pour lui, pourquoi ne pas en avoir saisi le ministre en titre de l'Industrie et du Commerce, Bernard Landry. Cela tombait bien, puisqu'en sa qualité de ministre des Finances, M. Landry était précisément responsable de la Caisse de dépôt.
Remarquez, il s'est peut-être fait répondre par son vertueux patron que la Caisse doit demeurer à distance du pouvoir. S'il avait vécu trois cents ans plus tard, Molière aurait pu faire dire à son Tartuffe : «Cachez cette Caisse que je ne saurais voir.»
Pour une fois, il faut reconnaître que l'opposition libérale a su exploiter le filon. À terme, le coup de balai donné par le nouveau président de la Caisse, Henri-Paul Rousseau, permettra peut-être de rétablir la confiance de la population dans une institution qui, malgré ses récents déboires, a beaucoup fait pour le développement du Québec depuis sa création, mais le gouvernement Landry aura bien du mal à dissiper la désagréable impression qu'il a trop longtemps fermé les yeux sur le laxisme d'une administration qu'il avait lui-même mise en place.
Cela dit, on peut se demander comment il se fait que les libéraux n'aient pas donné l'alarme plus tôt. Après tout, cela fait déjà plus de deux ans que le journal Les Affaires a fait état des dépenses somptuaires du couple Lévesque-Gilbert. En toute justice, la députée de Marguerite-Bourgeoys a essayé périodiquement de faire valoir que le rôle de la Caisse était d'investir et non d'exploiter, mais ses propres collègues ne semblaient pas accorder beaucoup de crédit à ses histoires. Il n'y a pas seulement au gouvernement que des coups de pied au derrière se perdent.
Réplique à Michel David - La Caisse de dépôt doit régler ses problèmes seule
Jacques Parizeau
Ancien premier ministre du Québec
LE DEVOIR mercredi 11 décembre 2002
La chronique de Michel David du mardi 10 décembre me met en cause une fois de plus. Cette fois, il s'agit du contrôle de Domtar par la Caisse de dépôt.
«À l'époque, le tout-puissant ministre des Finances de René Lévesque rêvait de voir l'État québécois prendre le contrôle de la papetière Domtar par l'intermédiaire de la Caisse de dépôt... »; et, plus loin : «Finalement, on n'était pas arrivé à s'entendre... »
À sa face même, cette conclusion est fausse. Tout le monde sait que la Caisse de dépôt et la SGF ont pris le contrôle de Domtar.
Et voici pourquoi. En 1981, le conseil d'administration de Domtar doit choisir un nouveau président. Dans sa présentation, le candidat qui sera finalement nommé s'engage (il faut se souvenir de l'atmosphère de l'époque) à ce que jamais plus Domtar ne fasse d'investissement au Québec. La Caisse a des actions de Domtar et un représentant au conseil. Il raconte ce qui s'est passé. La décision est prise d'acheter par la SGF et la Caisse le contrôle de la compagnie. L'opération commence à la Bourse mais est laborieuse. Les compagnies du groupe de Paul Desmarais possèdent 14 % des actions de Domtar. La réunion à laquelle M. David fait allusion va consister à acheter ces actions, en échange de quoi M. Desmarais, qui veut contrôler le Canadien Pacifique, aura une option d'achat des actions de cette dernière société détenues par la Caisse (la proposition sera d'ailleurs modifiée par la suite et aboutira au projet de loi S-31, mais cela est une autre histoire).
Quoi qu'il en soit, une fois le contrôle obtenu, le conseil est viré (sauf, bien sûr, celui qui avait tiré la sonnette d'alarme), Domtar investira 1,5 milliard au Québec dans les deux ou trois années qui suivront (dont la construction de la grande usine de papiers fins de Windsor, la modernisation de l'usine du Lac-Saint-Jean, etc.).
Le premier ministre a raison de laisser la Caisse de dépôt régler des problèmes d'achat de chaussures par une présidente de filiale, des querelles entre couturiers, même le déficit de la filiale en question; cela ne veut pas dire que le gouvernement se désintéresse des stratégies de certaines des plus grandes entreprises du pays.
La société québécoise s'est dotée de puissants instruments. C'était sans doute pour s'en servir. Dans l'intérêt public, sûrement. À bon escient, on le souhaite.
Quant aux citations tirées de la biographie qui est écrite à mon sujet, l'auteur indique à qui veut l'entendre qu'elle est non autorisée. Je ne vais pas le contredire. C'est parfaitement exact.
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Réplique
Le récit de la réunion à la résidence de Yves Pratte, tel que reproduit dans ma chronique, est tiré du second volume de la biographie que vous a consacrée Pierre Duchesne, qui affirme avoir eu de nombreuses heures d'entretien avec vous. Il est vrai que la Caisse de dépôt et la SGF ont fini par prendre le contrôle de Domtar, pour les raisons que vous expliquez très bien, mais M. Paul Desmarais a lui-même confirmé à l'auteur que vous avec refusé son projet d'une fusion avec la Consolidated Bathurst, projet qui aurait permis la création d'une méga-entreprise, dont lui-même aurait eu le contrôle. «Parizeau ne voulait rien entendre», se rappelle M. Desmarais. C'est à ce moment-là qu'on aurait pensé à échanger les actions de Domtar détenues par Power Corporation, en retour d'une option d'achat -- qui n'a jamais été exercée -- des actions du Canadien Pacifique que possédait la Caisse. Curieusement, a constaté Pierre Duchesne, M. Desmarais ne se souvient pas de cette deuxième partie de l'histoire. Chacun a droit à ses trous de mémoire, n'est-ce pas ? Quoi qu'il en soit, le simple fait que cette réunion ait eu lieu confirme bien que lorsqu'il s'agit de transactions majeures, c'est le ministre des Finances qui dicte la conduite de la Caisse. Ce qui ne devrait d'ailleurs surprendre personne.
Michel David
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