«« Le modèle québécois

Modèle québécois :
Une performance remarquable

Depuis cinq ans, et pour l’avenir prévisible, l’économie québécoise est la plus performante du G7

Jean-François Lisée
Actuellement chercheur invité au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales de Paris, l’auteur est membre du Centre de recherche sur les politiques et le développement social, de Montréal.
Texte publié dans La Presse du 3.12.2002



L’an prochain, si l’ADQ de Mario Dumont ou le PLQ de Jean Charest remporte les élections, après une campagne où ils auront longuement soutenu que le Québec est mal géré, étouffe l’initiative et l’entrepreneuriat, confisque le capital productif et décourage le succès individuel… ils hériteront de l’économie la plus performante en Amérique du Nord, en fait de l’économie la plus performante des sept pays les plus industrialisés.

Personne ne peut nier l’embellie économique que connaît le Québec, et en particulier sa métropole, par les temps qui courent. Le taux de chômage y est désormais plus faible qu’à Toronto. Mais, habitués que nous sommes à un discours dominant sur notre incompétence collective, sur nos mauvais choix, sur les ratés présumés de notre modèle, nous sommes naturellement portés à croire que cet élan économique n’est qu’un épiphénomène, une brève aberration qui ne saurait durer.

Or les chiffres, eux, commencent à être têtus. Comme le démontre le tableau ci-contre, la richesse collective québécoise, mesuré par le Produit Intérieur Brut réel, progresse plus rapidement que celle des autres pays du G7 depuis maintenant cinq longues années. C’est vrai lorsqu’on se compare au Canada, aux Etats-Unis, aux principaux pays d’Europe et au Japon.

La robustesse de la croissance québécoise est telle qu’elle a été plus forte que la croissance des Etats-Unis pour chacune des quatre dernières années et pour chacun des pays du G7 au moins trois années sur 5. Au total, sur ces cinq ans, la croissance québécoise a été plus du double, à 19,6%, de la moyenne du G7, qui fut de 9,5%. Face au G7, le Québec a pour ainsi dire « donné son 210 % ».

L’écart est encore plus net si on calcule cet accroissement par personne, c’est-à-dire si on divise cette richesse par le nombre réel d’habitants – on s’enrichit davantage si on gagne 100$ à deux que 100$ à quatre. A ce critère, le Québec a fait deux fois et demie la croissance moyenne du G7, soit 250%. Face à la moyenne de ses voisins nord-américains, sa performance, de 110% de la moyenne en chiffres bruts, passe à 150% par personne.



Soulignons au passage que la croissance démographique du Québec, sur ces cinq ans, fut exactement égale à la moyenne du G7. Et puisque le taux de dénatalité, au Québec, est plus préoccupant qu’ailleurs, cette progression est encore plus dépendante de sa capacité à attirer et retenir des immigrants. Contrairement à une idée très répandue, l’économie québécoise exerce sur l’immigration un pouvoir d’attraction supérieur à celle de la moyenne des pays industrialisés. Si on segmente l’Amérique du reste du groupe, on constate que le Québec est en moindre progression démographique que l’Amérique, mais en plus forte progression que les autres.

Ce qui fut vrai pour les cinq dernières années semble vouloir se prolonger. Selon les prévisions émises en novembre par la Banque de Montréal pour l’Amérique du Nord et par la Commission européenne pour l’Europe et le Japon, le Québec sera toujours en tête de peloton pour chacune des deux années 2003 et 2004 pour lesquelles des prévisions sont disponibles. En chiffres bruts, le Québec fera 110% de la croissance moyenne de ses voisins américains et 160% de la moyenne du G7. Individuellement, aucun pays ne fera mieux que lui.

Puisque le Québec n’est, malheureusement, pas un pays, on pourrait légitimement prétendre que tel ou tel état, province ou région a fait mieux que lui. C’est tout à fait possible. Mais pour nous en tenir à notre principal concurrent, l’Ontario, ce n’est pas le cas. Depuis 1960, avec des hauts et des bas, le PIB per capita québécois a progressé nettement plus rapidement que l’ontarien. C’est vrai en particulier pour le dernier cycle économique ouvert en 1989 et spécifiquement pour les années 2000, 2001, 2002 et, selon les prévisions de la Banque de Montréal, pour les deux prochaines également. Difficile de ne pas voir ici une tendance lourde.

Le Québec a un autre record, celui d’être l’endroit en Amérique du nord où les inégalités de revenus sont les plus faibles. Sait-on par exemple que le taux de pauvreté des familles, (au critère de 50% du revenu médian réel) est de 18% aux Etats-Unis, de 12% dans l’Union européenne, de 10% au Canada et de 9% au Québec ?

Peut-on faire encore mieux ? Indubitablement. Le modèle québécois a beaucoup évolué depuis 10 ans, ce qui explique sans doute sa performance actuelle. Il peut et doit continuer à s’adapter et à innover. Mais il y a un risque à nier en bloc ses succès économiques et sociaux. Il y a un risque à vouloir tout chambarder dans une maison dont on apprécie pas les qualités. On s’expose à faire tomber des murs porteurs.