«« Caisse de dépôt et placement du Québec

Un geste politique

Pierre Bergeron
Le Droit Le mardi 21 mai 2002



En annonçant son intention de remettre les rênes de la Caisse de dépôt et de placement du Québec (CPDQ), le président et directeur général du «bas de laine» des Québécois a posé un geste éminemment politique dont les répercussions se feront longuement sentir dans l'appareil gouvernemental et dans l'économie du Québec.

Le geste avait été calculé pour obtenir l'effet maximum tant dans l'opinion publique que pour pousser un train de réformes des règles de gouvernance de l'institution qui gère des actifs colossaux de 140 milliards $ au nom de tous les Québécois. On ne peut remettre en question les intentions du président Scraire esquissées dans le document intitulé Moderniser pour bâtir plus fort.

Il veut que le gouvernement mette en place des règles de gouvernance adaptées à la réalité des grands fonds d'investissement mondiaux. Et à ce titre, la proposition de scinder la présidence de la direction générale de l'institution et celle de garantir une plus grande autonomie des membres du conseil d'administration apportent beaucoup d'eau au moulin de ceux qui estimaient que la caisse ne projetait plus une image d'indépendance de son mandataire politique, le gouvernement québécois.

Afin de ne pas entraver le processus de révision de la gouvernance de l'institution, Jean-Claude Scraire a donc annoncé son départ. Mais, ce faisant, il lance une «courbe tombante» au gouvernement Landry ainsi qu'aux libéraux de Jean Charest qui devront composer avec l'urgence appréhendée de trouver un successeur au président de la caisse et celle, non moins appréhendée, d'un possible changement de gouvernement. On comprend donc que cette décision prend une tournure politique et presque partisane, car elle laisse dans les mains de Bernard Landry le luxe de nommer ses propres dirigeants, à condition bien sûr que son gouvernement soit d'accord avec le coeur de la réforme proposée. Ainsi pourrait-il donner sa propre impulsion à un train de réformes de gouvernance qu'un gouvernement libéral aurait à mettre en oeuvre si, bien sûr, il prend le pouvoir.

La manoeuvre est habile en ce qu'elle renvoie dos à dos et le gouvernement Landry et le Parti libéral du Québec. Le premier avait unifié la direction de la caisse alors que le second est favorable à une direction bicéphale. Le premier a l'occasion de mettre son candidat à la tête de la CDPQ et le second n'est pas entiché à l'idée d'un changement au moment où il entrevoit la possibilité de prendre le pouvoir.

Il ne faut pas ne voir qu'une manoeuvre politique dans la décision de Jean-Claude Scraire. Son désir de voir la caisse opérer à une certaine distance du gouvernement est sincère. Il y voit une source de profond embarras pour un fonds d'investissement qui doit assurer le meilleur rendement possible à son actionnaire, «le gouvernement québécois», tout en servant de levier pour certaines actions visant à garder le contrôle sur les grands leviers et les principaux acteurs économiques du Québec. Mais le coeur a souvent ses raisons qui vont à l'encontre de la raison, comme on a pu le constater lorsque la caisse est intervenue pour empêcher Rogers de mettre la main sur Vidéotron et permettre à Quebecor de remporter la mise... avec un résultat catastrophique qui s'est soldé par une énorme perte aux livres.

Fort heureusement, la performance à long terme de la caisse est beaucoup plus glorieuse et le fiduciaire de l'épargne des Québécois n'a pas fait que des mauvais coups. Bien au contraire, la caisse est un succès qui ne se dément pas au cours des ans. Trop grosse et trop puissante au goût de certains, la caisse est un des fleurons à l'appui du «Québec Inc» qui peut servir d'exemple à nombre de gouvernements.

Les propositions de Jean-Claude Scraire visant à permettre une plus grande indépendance de la caisse par rapport au gouvernement ne se réaliseront pas du jour au lendemain mais le cas Vidéotron en aura servi de catalyseur.

Le président du conseil, qui ne ferait pas partie de l'équipe de direction, serait nommé par le gouvernement pour un mandat de trois ans. Le conseil formerait un comité de nomination des membres du conseil et du président du conseil. Le conseil, avec l'approbation du ministre des Finances, nommerait le pdg, dont le mandat ne devrait pas dépasser sept ans et, en cas de divergence, il faudrait trouver un autre candidat.

Tout cela ressemble à de la plomberie institutionnelle mais c'est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît. N'oublions pas que le gouvernement a le dernier mot dans tout cet exercice et qu'il n'est pas obligé de se presser. Il voudra sans doute consulter et, s'il le désire, assurer une succession qui aille dans le sens de ses visées politiques. Et c'est en ce sens que la décision de Jean-Claude Scraire est cousue de fil blanc. Ne donne-t-il pas au gouvernement Landry toute la marge de manoeuvre pour assurer que, peu importe le résultat des prochaines élections, il aura mis en place un successeur qui épouse ses vues économiques et politiques. Il devra donc se hâter... lentement.