«« Caisse de dépôt et placement du Québec

La conversion de Scraire

J.-Jacques Samson
Le Soleil Le mercredi 22 mai 2002



Éditorial - L'annonce de son départ de la Caisse de dépôt et de placement par Jean-Claude Scraire, l'actuel président du conseil d'administration et directeur général, assortie d'une liste de recommandations pour assurer une plus grande indépendance de la Caisse vis-à-vis du gouvernement, est fort révélatrice.

Depuis la gestation du concept de l'institution en 1962-1963 dans l'esprit de technocrates qui conseillaient le premier ministre Jean Lesage, les Jacques Parizeau, André Marier, Claude Morin, et jusqu'à ce jour, la délicate question des relations entre le pouvoir politique et la direction de la Caisse a fait l'objet d'incessants tiraillements. Parizeau, très interventionniste, voulait d'un bras financier qui non seulement pourrait soustraire le Québec de l'emprise des syndicats financiers, mais qui utiliserait la masse critique de capitaux accumulés pour participer au développement économique, pour le compte du gouvernement. L'État devait donc être fortement représenté au conseil d'administration, et Jacques Parizeau a plaidé jusqu'à la dernière heure, en 1965, pour que le siège social soit établi à Québec, et même à proximité du bureau du premier ministre ! Jean Lesage ne s'est pas laissé infléchir sur ce dernier point. Plus conservateur, il a préféré maintenir une saine distance entre l'autorité politique et celle de la Caisse, pour assurer sa crédibilité.

Le balancier a toujours oscillé depuis 1965. Ministre des Finances de 1976 à 1984, Jacques Parizeau n'a jamais fait mystère qu'il tirait les ficelles. Que ce soit de 1970 à 1976 ou de 1985 à 1994, les libéraux ont par contre fait montre de plus de retenue. Or, Jean-Claude Scraire, issu de la famille politique péquiste, a accédé à la présidence de la Caisse en 1995, peu après que Jacques Parizeau eut pris le pouvoir. Pour que le parrain d'une réforme portant sur la gouvernance de la Caisse soit non pas un libéral, mais un disciple de l'école interventionniste du Parti québécois, il faut que le poids du pouvoir politique ait vraiment nui à la crédibilité et aux performances de l'institution à laquelle appartient M. Scraire. De là à faire un lien avec la récente mégatransaction pour faire passer Vidéotron sous le chapeau de Quebecor, il n'y a qu'un pas vite franchi.

Les recommandations que M. Scraire adresse au gouvernement Landry pour « dépolitiser » quelque peu les nominations au conseil d'administration de la Caisse, protéger ses têtes dirigeantes du discrétionnaire politique, ne peuvent qu'être rassurantes pour les citoyens dont la partie nationalisée des épargnes y est déposée. Elles rejoindront aussi en principe la philosophie du PLQ, souvent rappelée par les Raymond Garneau et Claude Castonguay.

Le remplacement de M. Scraire, en toute fin de mandat pour Bernard Landry, par un nouveau président-directeur général nommé pour 10 ans, sans un sérieux débat sur l'indépendance politique des principaux administrateurs et la représentativité du conseil, ne serait pas nécessairement dramatique puisque les aspirants au pouvoir se veulent moins interventionnistes. Le geste traduirait tout simplement une déplorable superficialité. Pour le devenir à long terme de la Caisse toutefois, une telle réforme ne peut être esquivée.