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«« Caisse de dépôt et
placement du Québec
Caisse de dépôt et placement
Un défi de taille pour un homme imposant
Hélène Baril
La Presse Le samedi 31 août 2002
La nomination d'Henri-Paul Rousseau fait l'unanimité, tant dans
le milieu politique que dans le monde des affaires.
Celui qui s'assoira mardi
prochain dans le fauteuil du président de la Caisse de dépôt et placement du
Québec a du pain sur la planche. Le successeur de Jean-Claude Scraire a pour
mission de restaurer les rendements de l'institution, de redorer son image mise
à mal par des placements catastrophiques et de lui redonner de la crédibilité
auprès des déposants.
«Une crisse de job», commente un observateur.
Mais ça tombe bien, ceux qui le connaissent disent que le banquier Henri-Paul
Rousseau est capable d'en prendre.
Cet homme, qui devient le sixième
président de la Caisse de dépôt depuis sa création, est un bourreau de travail,
dit un ancien collègue qui a travaillé avec lui à la Banque Nationale. «Un type
super brillant», dit un autre qui l'a connu à la Commission Bélanger-Campeau sur
l'avenir du Québec, dont il a été en 1991 le secrétaire efficace et remarqué. Un
homme remarquable, selon un autre intervenant qui l'a côtoyé à ses débuts à la
Banque Laurentienne.
Après avoir valsé pendant de longs mois avec le
gouvernement péquiste, Jean-Claude Scraire a finalement décidé de quitter son
poste en lançant un gros pavé dans la mare. Dorénavant, a-t-il proposé avant de
s'en aller, le président de la Caisse de dépôt devrait être nommé par le conseil
d'administration et non par le gouvernement. Il ne devrait plus cumuler les
fonctions de président-directeur général et de président du conseil
d'administration, et son mandat devrait être plus court, de sept ans au lieu de
10.
Ces recommandations sont arrivées au moment où la gestion de la
Caisse est critiquée de toutes parts et que l'institution a affiché un minable
rendement de -5 %, l'an dernier.
Pour toute réponse, le gouvernement a
promis de réfléchir et s'est dépêché de nommer un successeur à M.
Scraire.
La nomination d'Henri-Paul Rousseau fait l'unanimité, tant dans
le milieu politique que dans le monde des affaires.
Les ennemis sont
rares
On dirait bien que ce géant affable de 54 ans, qui habite
Outremont et qui cultive des légumes biologiques et produit du sirop d'érable à
sa ferme de Dunham pendant ses temps libres, n'a pas réussi à se faire beaucoup
d'ennemis au cours de sa carrière. Père de trois enfants, marié à une
journaliste de la télévision, Henri-Paul Rousseau n'a jamais soulevé de
controverse. Même quand il a pris la tête des économistes pour le OUI, pendant
la campagne référendaire de 1980.
Son geste a ajouté de la crédibilité à
la cause souverainiste, mais personne ne lui en a voulu, rappelle Bernard
Fortin, qui a été professeur au département d'économie de l'Université Laval en
même temps qu'Henri-Paul Rousseau, qui a été lui aussi professeur et directeur
du département.
«On a travaillé des nuits et des nuits ensemble sur un
modèle de simulation fiscale pour le ministère des Finances. On était de très
bons amis», confie-t-il.
Bernard Fortin aurait toutes les raisons d'en
vouloir à Henri-Paul Rousseau, qui l'a laissé tomber au milieu des années 1980
pour devenir vice-président et économiste en chef à la Banque Nationale. Quand
il est parti, il a tout laissé en plan, reconnaît Bernard Fortin, qui n'a
toutefois pas été surpris du tout de cet abandon. Même si ses étudiants
l'adoraient, il était évident que pour Henri-Paul Rousseau, le milieu
universitaire n'allait pas assez vite, dit le professeur.
«C'est un homme
d'action, fébrile, qui veut que ça bouge. C'était clair que même si c'était un
excellent chercheur, il n'aurait jamais pu devenir le meilleur chercheur au
Canada», estime le professeur Fortin. Un temps, son ex-collègue a cru qu'il
irait en politique. Mais la politique ne va pas assez vite non plus au goût
d'Henri-Paul Rousseau.
Pas assez patient pour rester à l'université, mais
surtout trop ambitieux, démesurément ambitieux, selon un banquier qui l'a connu
dans ces années-là. À la Banque Nationale, alors sous la gouverne d'André
Bérard, il joue du coude avec Léon Courville, un autre universitaire devenu
banquier, qui convoite comme lui le poste de grand patron.
Ni l'un ni
l'autre ne réussiront et Henri-Paul Rousseau quitte la banque six ans plus tard
pour devenir enfin président de quelque chose, la compagnie d'assurance Boréal,
une entreprise du groupe La Laurentienne. Ce poste de direction qu'il occupera
pendant deux ans seulement le propulsera à la tête de la Banque Laurentienne,
sur la recommandation de l'ex-ministre Claude Castonguay, alors vice-président
du conseil d'administration de la banque. C'est en février 1994.
De
BAR à Williams!
Pendant ses huit années à la tête de la Banque
Laurentienne, Henri-Paul Rousseau a tout essayé. Il a fait des acquisitions
(North American Trust, Trust Prêt et Revenu), des tentatives de vendre et de
fusionner sa banque (avec la Banque Nationale et avec l'Industrielle-Alliance).
Avant son départ, il tâtait du banking électronique avec B2B
Trust.
Rien de tout cela n'a fonctionné, constate Marcel Côté, économiste
et associé de Secor. À son arrivée, le sentiment général était qu'il n'y avait
pas grand-chose à faire avec la Banque Laurentienne, trop concentrée à Montréal
en plus d'avoir -ô sacrilège dans le milieu bancaire- des employés syndiqués.
C'est ce que tout le monde pense encore aujourd'hui, selon lui. En gros, la
Banque Laurentienne est au même point qu'à l'arrivée d'Henri-Paul Rousseau, au
milieu des années 1990.
Le nouveau président de la Caisse de dépôt n'a
jamais eu de véhicule à la mesure de son talent et de ses ambitions, dit M.
Côté. Il a été frustré toute sa vie.
Maintenant qu'il arrive aux
commandes d'une institution financière qui gère un actif de 133 milliards de
dollars et qui a toute la latitude voulue, Henri-Paul Rousseau a enfin
l'occasion de montrer de quoi il est capable. C'est comme passer d'une voiture
BAR (l'écurie de Villeneuve) à, disons pas une Ferrari, mais une Williams,
illustre Marcel Côté.
Ceci dit, l'économiste ne croit pas que le nouveau
président fera la révolution à la Caisse. «Il ne fera pas de folie, il est trop
prudent pour ça», estime-t-il.
Henri-Paul Rousseau n'aurait probablement
pas conclu la transaction risquée avec Quebecor pour l'achat de Vidéotron, qui
s'est avérée le plus important investissement à vie de la Caisse et qui a
soulevé des questions sur l'ingérence du gouvernement. Mais il ne la défera pas
non plus. «Il est trop tard, explique Marcel Côté. La Caisse a déjà trop perdu
d'argent à la suite de cette transaction, soit un milliard, ou 1% de son actif
total.»
L'ivresse du pouvoir
Respecté dans le milieu des
affaires, bon leader, très autoritaire, Henri-Paul Rousseau aurait donc tout ce
qu'il faut pour mener à bien la tâche qui l'attend à la Caisse, estiment les
personnes interrogées pour les fins de cet article. Docteur en économie de
l'Université Western Ontario, spécialiste des questions monétaires, M. Rousseau
est le premier véritable financier à prendre les rênes de la Caisse de dépôt
depuis sa fondation, il y a 37 ans.
Pour l'inciter à accepter la
succession de Jean-Claude Scraire, le gouvernement québécois a fait un pont d'or
à Henri-Paul Rousseau, dont le salaire frôlera le demi-million par année. C'est
moins que le 1,2 million qu'il a encaissé l'an dernier à la Banque Laurentienne,
mais c'est quand même le salaire le plus élevé payé par une organisation du
secteur public québécois.
En dépit de ce traitement favorable, personne
ne doute de sa capacité à maintenir l'indépendance de la Caisse vis-à-vis du
gouvernement québécois. «Le problème de l'ingérence gouvernementale, réel ou
apparent, se réglera de lui-même avec l'arrivée de M. Rousseau», estime Marcel
Côté. Il va tenir son bout et ne s'en laissera pas imposer, dit-il.
C'est
aussi l'avis de la critique libérale en matière de finance, Monique
Jérôme-Forget, qui est très contente de la nomination de M. Rousseau. «C'est un
homme qui a une vision, et qui va s'interroger sur l'avenir de la Caisse»,
croit-elle.
La seule inquiétude de Monique Jérôme-Forget, c'est que le
nouveau président de la Caisse refuse d'abandonner une seule miette des pouvoirs
immenses dont jouit actuellement le titulaire de son poste.
Le
gouvernement jongle avec la possibilité de scinder les fonctions de
président-directeur général et de président du conseil d'administration et de
nommer des membres indépendants et critiques au conseil de la Caisse. Henri-Paul
Rousseau a dit qu'il participerait à cette réflexion. La députée doute que ça se
fasse. «Malheureusement, je ne pense pas qu'il acceptera de réduire ses
pouvoirs», déplore-t-elle.
Caisse de dépôt et placement
Une période de turbulences s'annonce à la Caisse
Hélène Baril
La Presse Le samedi 31 août 2002
Bras droit de Jean-Claude
Scraire à la Caisse de dépôt depuis des années, Michel Nadeau se retrouve cette
semaine avec un nouveau patron qui a le mandat - et aussi l'intention - de changer
les choses.
Les relations entre les deux hommes, l'ancien
et le moderne, risquent d'être difficiles, estiment des sources bien au fait du
partage des pouvoirs à l'interne.
Michel Nadeau, 55 ans, est un
incontournable à la Caisse de dépôt, où il est arrivé en 1984 après avoir passé
10 ans au journal Le Devoir. Jean-Claude Scraire parti, il reste le
dernier des dirigeants de l'équipe de Jean Campeau, l'ex-président (1980 à 1990)
qui a transformé la Caisse de dépôt en un puissant outil d'intervention dans
l'économie québécoise.
Michel Nadeau occupe actuellement le poste de
président de CDP Capital, une nouvelle structure qui chapeaute toute l'activité
de gestion d'actif de la Caisse.
Malgré les apparences, il ne s'agit pas
d'une fonction vitale dans l'organisation. Le président de CDP Capital n'est pas
associé aux opérations et n'a donc pas une influence aussi importante qu'on le
croit sur les activités de la Caisse. En outre, malgré la promotion apparente de
Michel Nadeau dans le nouvel organigramme, c'est Jean-Claude Scraire qui est
resté le vrai patron de la Caisse de dépôt jusqu'à son départ, hier.
Le
numéro deux de la Caisse est toutefois un homme puissant, parce qu'il connaît
bien l'organisation et qu'il sait comment en tirer les ficelles. Lui et
Henri-Paul Rousseau ont toutefois des personnalités diamétralement opposées.
Intelligent et rusé, Michel Nadeau est plutôt un homme de négociations et de
compromis, alors que son nouveau patron serait plutôt du genre direct et
transparent en affaires.
Personne ne peut savoir comment la partie entre
les deux hommes va se jouer. Plusieurs intervenants et observateurs consultés
ces dernières semaines estiment que si Henri-Paul Rousseau veut vraiment changer
des choses à la Caisse de dépôt, il faut qu'il trouve une façon de se défaire de
Michel Nadeau.
Les résultats de l'exercice en cours, qui s'annoncent
aussi catastrophiques que ceux de l'an dernier pour la Caisse, pourraient lui en
fournir l'occasion. Dans un texte publié récemment dans La Presse, un
ancien dirigeant de la Caisse, Pierre Arbour, estimait que son rendement serait
encore négatif cette année, en raison de la chute des marchés boursiers et d'un
mauvais choix de placements.
Si c'est le cas, le président de CDP Capital
pourrait se voir suggérer une porte de sortie honorable, faisant, par exemple,
valoir ses droits à la retraite après presque 20 ans de loyaux
services.
L'autre possibilité, c'est que M. Nadeau conserve uniquement
des fonctions de représentation au sein de la Caisse, et que le nouveau
président fasse équipe avec les autres dirigeants de l'organisation pour mener
la barque comme il l'entend.
Aucun des autres hommes forts de la Caisse
de dépôt ne serait menacé par le changement de la garde.
Claude Séguin,
responsable des placements privés, s'acquitte de sa tâche honorablement et jouit
d'une bonne crédibilité à l'interne.
Gordon Fyfe, un nouveau venu qui a
pris toute la responsabilité de la gestion de portefeuille (CDP Capital marchés
mondiaux) est considéré comme une étoile montante, et Fernand Perreault, grand
patron de l'immobilier, est un dirigeant solide qui peut se vanter de rendements
meilleurs que toutes les autres divisions. Les trois feront vraisemblablement
partie du task force du nouveau président.
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