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Réflexion sur une "crise nationale"

Pour dépasser les actes sans paroles et les paroles sans actes

Bernard Frappier
Vigile 20.12.00

Des actes sans paroles...

L'affaire Michaud a commencé quand des représentants du B'nai Brith ont demandé à Lucien Bouchard de bloquer la candidature déclarée de Yves Michaud, accusé d'avoir tenu des propos douteux, à l’investiture du Parti Québécois dans le comté de Mercier. Ils s'adressaient donc au chef du Parti québécois. En faisant finalement voter une motion de blâme à l'Assemblée nationale, Lucien Bouchard a répondu en tant que Premier ministre. D'un problème interne au parti, il a fait une question nationale. Pourquoi ? Cette décision demeure un acte sans parole. Il devra s'en expliquer, et autrement qu'en "jouant du violon", comme il l'a fait hier à la SRC.

Que le candidat péquiste Michaud ait eu l'imprudence de braver un "code" rigide en désignant ces représentants du B'nai Brith comme une «phalange extrémiste du sionisme mondial», c'est son problème. D'ailleurs, il est le premier à vouloir s'en expliquer. Il ne demande que ça: donner la parole à ses actes. C'est pourtant ce qu'on lui refuse, selon la décision communiquée à M. Michaud par le ministre Brassard. Le gouvernement Bouchard devra s'en expliquer, autrement qu'en se cachant derrière des propos approximatifs, tel que ce douteux "lien, à la fois gratuit et injustifiable, entre l’avènement d’un Québec souverain et les souffrances du peuple juif" ou en invoquant les équivoques "raccourcis entre le comportement électoral, l’holocauste et l’origine ethnique." Des actes sans paroles convainquantes. Pour cette raison, on comprendra que l'appel à la défense de la liberté d'expression a eu un écho si profond et si soutenu dans la société québécoise.

On ne s'étonnera pas non plus du fait que les co-signataires de la pétition d'appui à Yves Michaud se recrutent largement dans les rangs du Parti québécois, notamment au niveau des militants qui encadrent les structures locales du parti. Il faut y voir une exigence de parole adressée aux dirigeants qui ont posé ces actes. Expliquez-vous!

Le "vote ethnique"

Le ministre Brassard exhorte à la plus haute prudence sur cette question et recommande d'éviter "les raccourcis". En fait, le véritable raccourci consiste dans le tabou posé, depuis cinq ans, sur cet "étrange phénomène" de l'appui massif des minorités ethniques au NON. Les résultats du référendum d'octobre 95 ont eu cet effet traumatisant sur la démocratie québécoise. Voilà un acte collectif qui n'a pas reçu les paroles susceptibles de le faire monter à la conscience claire de la Nation en gestation.

Plus. On a crié au scandale quand, au soir de la Grande défaite, Jacques Parizeau, alors premier ministre, profondément déçu par cet acte, l'a traduit en paroles. L'explication de la défaite par la formule "l'argent et des votes ethniques" a soulevé l'ire des représentants des minorités.

"L'argent": tout le monde a pu constater que le gouvernement fédéral avait mis "la survie du Canada" au-dessus des lois québécoises, en dépensant de manière extravagante, bien au-delà des seuils permis, seuils respectés par le camp du OUI.

Les "votes ethniques": tout le monde a pu constater le phénomène d'un appui massif des minorités au NON, quasi unanime dans certains cas. Mais on a précipitamment mis dans l'ombre cet aspect "étrange". La démocratie québécoise se condamnait ainsi à laisser en dehors de son champ de conscience un acte qu'elle a elle-même posé. À ceux qui ont cherché une explication, qui ont fait un effort pour extirper le sens caché dans les plis creusés par l'expérience référendaire, qui ont inventé la "minorité de blocage" pour rendre clair ce qui était obscur, on a opposé le scandale de la quête elle-même, on a déchiré sa chemise et hurlé haut et fort: "chaque vote compte, peu importe l'origine des électeurs". Depuis lors, les gardiens du silence et de l'inconscience collective veillent au grain et persistent à masquer l'étrange phénomène sous les fards de la liberté individuelle et de l'égalité des votes. Peu importe ? Vraiment ?

L'effet de masse qui se cache dans ce "peu importe" ne cesse pas pour autant d'être hors-norme. Et, à la manière d'un revenant, ne cesse pas de hanter les acteurs politiques québécois. On aura beau dire, le fait est que, dans les grands ensembles, la distribution du vote révèle normalement des choix différents, expliqués par la sociologie électorale au moyen de critères nombreux et raffinés. Cette normalité disparaît quand les résultats sont quasi unanimes. Un phénomène d'appui massif, ou de choix "quasi-unanime", exige donc une explication appropriée, une parole nouvelle; il force à des questionnements inédits. On a évité ce "devoir de clarification", on a choisi de dénier l'étrangeté de la chose plutôt que de lui apporter l'explication susceptible de jeter de la lumière sur les rapports réels et problématiques entre la majorité franco-québécoise et les minorités culturelles ou ethniques. C'est ce que le candidat Michaud a eu la maladresse d'évoquer aux États généraux sur la langue, contexte peu propice à ces paroles.

Quoiqu'on fasse, les résultats sont là, les actes ont été posés. La dure réalité est là. Le traumatisme est là... bien réel mais dénié. La nécessaire parole est bloquée par le jeu d'acteurs dominants et complaisants, gardiens du grand silence.

Malheureusement, ce déni a un prix. Et ce prix, c'est l'impossible unité d'une communauté politique qui refuse de confronter ses démons. C'est l'espace public parcouru par des forces cachées, mais agissantes, cherchant dans la négation de l'autre l'affirmation de soi. C'est l'impossible dessein collectif partagé par la diversité de ses composantes. C'est l'impossible vouloir-vivre-ensemble consenti dans la liberté heureuse.

... aux paroles sans actes

Cet univers d'actes sans paroles est propice au ressentiment... et aux "raccourcis". La recherche du bouc-émissaire est toujours menaçante. Les minorités sont inquiètes et la majorité insatisfaite. Pis. La vie collective de la polis est immobilisée dans cette trappe; elle se condamne à répéter les mêmes gestes, à reproduire les mêmes efforts. C'est un cas de névrose collective. Habitées par l'Autre, majorité et minorités se dressent contre cet envahisseur étranger à soi-même. Chiens de faïence. Face à face épuisant. "Guerre civile tranquille".

Épuisée par d'inutiles efforts, la société divisée, névrosée, perd peu à peu ses repères. Sa volonté d'agir est affaiblie par l'obscurcissement de la conscience appauvrie qu'elle a d'elle-même, sa compétence d'agir sur elle-même diminue; dans la même mesure, l'ordre se défait. C'est bientôt la panique.

Ces considérations abstraites trouvent leurs répondants dans la réalité politique concrète.

Le gouvernement Bouchard s'est mis dans un grand embarras avec l'affaire Michaud. Il a agi avec précipitation et brutalité. Comme ce fut le cas pour les fusions municipales, la réforme des services de santé et sa quête du déficit zéro. C'est la marque de commerce de ce gouvernement. Ses actes sont privés de paroles. On lui reproche d'agir sans s'annoncer: ... puis vint la fusion des villes! Voire d'agir dans l'improvisation. Étrange séparation des actes et de la parole.

Étrange? Peut-être pas!

Cette manière de faire a toutes les apparences de la stratégie de substitution: multiplier les réformes (actes) pour effacer LA réforme promise (parole). Stratégie redoutable dans la mesure où, esquivant l'essentiel, elle opère dans l'ordre qui se défait... faute d'être ancré dans le coeur des choses. La Loi 99 en est le meilleur exemple. C'est la Loi des lois, la prémisse de la constitution à venir, l'acte par excellence, mais elle a été vécue sans parole, dans le mutisme... quelque chose comme l'esquive. Presqu'un acte manqué, tellement faible était la volonté qui l'a porté, tellement il se rapporte à l'ordre qui se défait...

Le gouvernement Bouchard est un gouvernement souverainiste; c'est l'article UN de son parti. Il en est à son 2e mandat. Il promet des actions, une promotion agressive de la souveraineté... Puis, rien! D'une saison à l'autre, d'un congrès à l'autre, les mêmes paroles engendrent les mêmes effets... nuls. Rien ne se crée, tout se perd. Le chef blâme les troupes: ça ne lève pas, les militants ne militent pas assez, ils ne réussissent pas à convaincre leurs concitoyens; les troupes blâment le chef: il ne dirige pas, il ne se mouille pas assez, il ne marque pas le pas. Pis. Les troupes ont l'impression que les dirigeants FREINENT, par inaction, les élans qu'ils suscitent en parole... Entre les dirigeants et les militants, la rupture s'annonce toujours plus probable à mesure que la parole sans actes épuise sa crédibilité à force d'absurdes répétitions. Tristesse du bégaiement. Le ressort est sur le point de se briser. La grogne monte; les appels à la démission du chef risquent de se multiplier et de se faire entendre de plus en plus clairement, malgré le vertige d'une relève manquante.

«Il y a quelque chose de malsain dans l'air», a-t-on écrit. Oui, en effet, il y a quelque chose de malsain.

Ce quelque chose, c'est la panique.

Parce qu'elle s'interdit la parole sur les actes qu'elle pose, la société québécoise n'arrive pas à produire son unité. Le projet d'un nouvel ordre national, construit sur le principe de la responsabilité collective, pâlit à mesure que se discrédite la parole-sans-acte. C'est l'ordre rêvé qui se défait. C'est le projet qui s'atténue et sombre dans le non-dit.

Quant à l'ordre réel des choses, personne n'ignore plus qu'il se construit, non pas sur le principe de la responsabilité nationale, mais sur le principe de la subordination et de la minorisation nationale. Que l'ordre canadian impose une contrainte toujours plus pesante à mesure qu'il efface les ordres de compétences. C'est un ordre qui infantilise le peuple québécois majoritairement insatisfait du statu quo. Qui lui interdit de rêver à un quelconque projet d'indépendance. Qui lui interdit jusqu'à proposer un quelconque projet de souveraineté-partenariat.

La stratégie fédérale de la double-contrainte: "pars ou soumets-toi" (la sécession et rien d'autre), ne convient pas aux Québécois qui ne veulent ni l'une ni l'autre. La stratégie péquiste de la double-illusion: "Un Québec souverain dans un Canada reconstruit à sa convenance" ne fonctionne pas. Même si elle reçoit l'appui de la majorité, cette "solution" ne fonctionne pas au niveau politique. Elle baigne dans l'équivoque: la souveraineté, ça presse, elle est nécessaire, mais le chemin qui y conduit est sévèrement gardé: le gendarme canadian en a bloqué toutes les issues.

Le gouvernement Bouchard est piégé dans sa propre rhétorique. C'est l'impasse. Dead end. Aucune autre issue que celle de parler-sans-agir, un gouvernement d'illusion, et d'agir-sans-parler, un gouvernement de brutalité.

En fait, c'est toute la société québécoise qui est paralysée dans son destin historique.

D'abord, cette majorité franco-québécoise qu'on a bercée dans l'illusion d'une souveraineté-sans-rupture, et qui y a cru au point de la presque-vouloir, s'est attiré les foudroyantes offensives canadians. Elle est aujourd'hui assiégée, malmenée, discréditée, calomniée, envahie... et méprisée pour son "ambivalence", son "irrésolution", son impuissance à se décider.

Ensuite, ces minorités, massivement loyales au Canada, qu'on a bercées dans l'illusion du tout-est-réglé, "les Québécois" ont tourné la page, "paix et sécurité", et qui y ont cru au point de souhaiter l'agression fédérale, d'investir espoir et énergie dans le démantèlement des protections linguistiques et dans l'affaiblissement du "modèle québécois d'intervention étatique". Elles n'ont pas craint de se placer dans un rapport guerrier face à la majorité. Elles sont aujourd'hui exposées aux "répliques" d'une majorité frustrée et profondément inquiète de sa sécurité culturelle. Orgueilleuses d'avoir "sauvé le Canada" par un appui massif au NON, inconscientes des dangers associés au rôle d'une minorité de blocage, confortées par l'appui musclé canadian, espérant éteindre définitivement les feux par des techniques de conditionnement de masse dont elles attendent qu'elles changeront les mentalités, c'est-à-dire qu'elles changeront le regard que les Québécois portent sur eux-mêmes, elles sont aujourd'hui, par cette crise nationale, interpellées et sommées de mettre des mots sur leurs actes.

C'est le sens qu'il faut donner à l'affaire Michaud.

Du dire au consentir

La crise est nationale parce que c'est tout le processus de gestation de la nation québécoise qui est mis à l'épreuve. Elle est profonde car elle implique l'existence même de la nation. Elle est dangereuse car elle met en scène autant les passions identitaires (majorité et minorités) que les intérêts des groupes dominants: ethniques, corporatifs ou institutionnels.

Et la solution à cette crise, largement générée par les 30 ans de tergiversations du programme trait-d'unioniste, ne peut pas se trouver dans le non-dit, dans l'absence des paroles, dans la censure et les tabous.

La majorité franco-québécoise a assez dit, pour sa part, son projet de construire une société démocratique, ouverte sur le monde, respectueuse de la diversité. Des mots qui se sont traduits en actes à travers des lois qui assurent aux minorités le maximum de libertés compatibles avec la sécurité culturelle de la majorité.

Les minorités, quant à elles, devront DIRE pourquoi elles rejettent ce projet et à quelles conditions elles consentiraient à y adhérer. Et si ces conditions sont inexistantes, elles devront expliquer pourquoi, plutôt que d'y concourir, elles s'exposent à subir un destin, auquel elles sont pourtant associées.

Car ne nous faisons pas d'illusion: la crise actuelle n'est pas limitée à la question des opinions d'un acteur politique. Elle fait monter ce qui a été refoulé depuis cinq ans. Elle concerne les rapports majorité-minorités dans la démocratie québécoise, rapports qui doivent être mesurés maintenant, car, quoiqu'en disent les apparences, cette crise pourrait bien n'avoir qu'accéléré l'imminence d'une décision référendaire.

Au fond de cette crise se trouve la vérité de ce que nous sommes et de ce qui nous relie les uns aux autres, dans une communauté politique qui ne pourra pas éviter, pendant trente ans encore, de trouver à ses problèmes, "indéniables", une solution viable pour les uns et pour les autres.

Souhaitons simplement qu'au cours de cette descente aux enfers ne soit pas commis l'irréparable et qu'au terme de ces pénibles processus socio-politiques nous pourrons dire, les uns et les autres: NOUS avons triomphé de l'adversité, NOUS avons surmonté ce qui nous déchirait, NOUS pouvons partager l'avenir et travailler à construire une société qui NOUS ressemble.

Si la société québécoise échouait ce passage, elle ne le devrait qu'à la raideur des uns et au désespoir des autres. Et elle devrait assumer le prix de cette dialectique intransigeance-désespoir: l'agressivité, ouverte ou larvée, permanente et destructive, des uns envers les autres, dont on connaît l'infinie variété des formes, malheureuses et souffrantes, dont le monde nous offre le spectacle quotidien. Refusons de devenir le Belfast d'Amérique.

Pour éviter ce désastre, il faut bien sûr se tourner vers les vertus civiques de respect et de savoir-vivre ensemble. Il faut aussi avoir le courage de dire. S'expliquer les uns aux autres les conditions de la vie commune, exigées et consenties par les uns et par les autres, se protéger des agents destructeurs qui entretiennent la haine et le mépris, sources de violence et de destruction, et avoir le courage de faire monter au grand jour la raison des uns et des autres, dans des échanges vigoureux et honnêtes, d'où pourra sortir enfin le nouveau contrat social québécois.

L'heure n'est pas à la censure. Ni aux tabous. L'instant est trop grave. La crise trop chargée de toutes les promesses de malheurs.

La majorité et les minorités ethniques doivent saisir ce moment de tensions énormes qui ferment l'année 2000 et le considérer comme un moment de grâce, une occasion de dialogue, et une promesse de dépassement et de maturation d'une société chargée d'histoire, si peu soit-il, et de conflits non-résolus qui ont jusqu'ici empoisonné son existence.