«« Éditorial

La conduite de la bataille souverainiste

PQ: vers "une joyeuse tempête"

Le Parti (provincialiste) québécois, laissé à lui-même, n'est plus l'outil qui convient à la lutte nationale.

Bernard Frappier

Vigile 4.1.01



"On rencontre sa destinée
Souvent par des chemins
qu’on prend pour l’éviter."
Jean de La Fontaine, 1621-1695
(Fables, VIII, 16, L’horoscope)

Comme on l'a répété un peu partout depuis quelques jours, la crise suscitée par "l'Affaire Michaud" a eu pour effet principal de remettre en question la conduite de la bataille souverainiste tel que proposée par le PQ et son chef. En fait, elle a étalé au grand jour, comme jamais auparavant, une crise de confiance dans le leadership péquiste. La question ici, comme on l'a dit, n'est pas de savoir si Lucien Bouchard est souverainiste ou pas, mais de savoir si cet homme et son parti agissent de manière à gagner la guerre...

La réponse à cette question doit tenir compte des gestes posés depuis 5 ans par ce gouvernement souverainiste. Et dans cette perspective, il y a fort à parier que, pour un nombre croissant de militants, la réponse est NON. Un NON appuyé sur une évidence telle, qu'il n'exprime plus un soupçon, ni même une inquiétude, mais une certitude. Une bien triste certitude. Pouvez-vous concevoir des soldats marchant au front... et se demandant, d'une saison à l'autre, si l'état-major les appuie ou s'il les trahit? Je suspends ici mes commentaires, de crainte de devenir impoli.

PQ : crédibilité zéro !

Il est impossible de penser que «rien ne va se produire» quand un chef et son parti sonnent le rappel des troupes, hurlant les slogans convenus, en temps d'élections ou en période de congrès, puis, aussitôt après, commandent ou imposent à ces mêmes troupes le silence et l'immobilisme. Il va se produire quelque chose. Et ce quelque chose, c'est la rupture du lien de confiance, qui fait chuter le militantisme, et parfois, cruellement, l'engagement politique d'ex-militants ou de sympathisants.

Je crois que le PQ en est arrivé là. Peut-être bien que la direction tient bien en main les rouages de la machine. Les intérêts convergent en temps de crise pour ceux qui sont liés par contrats ou par loyauté. Mais un parti populaire, comme le PQ, n'est pas qu'affaire de machine et de rouages. Il est avant tout une affaire de militantisme. Et quand le militantisme chute, c'est le parti qui chute. Et la direction, en apparence triomphante, n'est plus que capitaine d'un bateau fantôme, à la dérive, destiné au naufrage à la première occasion.

Pour le PQ, le naufrage va prendre la forme d'un schisme. D'un éclatement. C'est du moins ce qui s'annonce aux yeux de plusieurs: dehors ceux qui croient à la souveraineté! Trop purs, trop durs...

Face à cette éventualité, on entend monter l'expression de la panique: oui, mais, que faire sans le PQ? Que faire sans Bouchard? Vite, ressaisissons-nous, ne quittons pas le navire, travaillons de l'intérieur, et rebâtissons le parti, en conformité avec les devis d'origine...

Et si le problème, c'était justement les "devis d'origine" ?...

PQ : un parti qui a déposé les armes !

Par exemple, que faut-il penser du fait qu'au moment où l'appui à la souveraineté augmente, sans se démentir, contre vents et marées, nous observons un freinage de plus en plus évident et suspect de la mobilisation ? En d'autres mots, plus l'appui populaire approche le seuil des "conditions gagnantes", moins la direction du PQ autorise les moyens de son renforcement ?

Les choses se passent comme si le projet péquiste de souveraineté-association ou de souveraineté-partenariat n'était plus le chemin choisi pour arriver là où la direction appelle... d'une voix de moins en moins convaincante et de plus en plus timorée. Comme si la direction péquiste fermait à double tour la porte qu'elle nous invite à enfoncer... Mystère! Grand mystère que cet immobilisme du gouvernement Bouchard en matière de souveraineté.

On pourrait expliquer de manière plausible que ce parti et le gouvernement qu'il forme ont rendu les armes. Ils ont renoncé à la confrontation finale avec le Canada anglais. Ils se contentent de gouverner la "province de Québec", de réforme en réforme, de soumission en soumission, de recul en recul. Ce parti et son gouvernement ont péri comme périssent les idéalistes: ils ont été victimes de leur angélisme. Ils n'ont rien appris des coups bas de l'adversaire canadian. Ils pensent encore et toujours en termes d'alliés potentiels, de futurs associés. En fait, ils pensent en colonisés, purement et mollement... Ils reculent et plient devant les assauts de plus en plus durs du fédéral. Devant sa propagande. Devant ses prétentions à brouiller les champs de compétences au nom de l'intérêt "national"... Ils n'ont pas eu l'habileté de capitaliser sur la "victoire morale" d'octobre 1995. Ou, ils ont eu l'habileté de la neutraliser, effrayés par la réaction agressive des Canadians (dont on a eu une petite idée à l'occasion de l'Affaire Michaud).

Le PQ est un parti qui semble dépassé - effrayé - par la perspective de ses propres succès. Il semble avoir renoncé à la lutte nationale. Il se préparerait, paraît-il, à intensifier le recrutement des nationalistes mous (arrachés au PLQ et à l'ADQ) pour mieux poursuivre une politique molle, celle d'un bon gouvernement provincial. Et laisserait "partir les purs et durs", ceux qui croient encore et toujours à l'avènement d'un Québec indépendant. Il compterait ainsi faire le plein de nationalistes francophones, affaiblissant le PLQ ainsi condamné à être ouvertement ce qu'il est déjà : le parti des anglais et le parti des bien-nourris du fédéralisme canadian - ces "winners" à plat ventre - , et ruinant la base de l'ADQ dont il aura copié le programme naïf, dans lequel elle demande, encore et toujours, aux maîtres ce que les maîtres lui refusent, encore et toujours : un fédéralisme renouvelé, asymétrique, la reconnaissance de la société distincte, et pas de neige en hiver...

"Une joyeuse tempête"

Dans cette perspective nouvelle, où tombent les masques, de nombreux militants péquistes s'accordent avec les fédéralistes qui, depuis des lustres, ont conclu à la pusillanimité des dirigeants péquistes. Avec ces derniers, ils seront enclins à penser que tout est joué, que la "page est tournée", qu'il faut "oublier le passé", que les Québécois "sont fatigués des chicanes", qu'il leur faut s'engager dans l'avenir sur le mode de la réconciliation... et bla bla bla... Bref, que le temps est au découragement. Que non !!! Il ne sera pas dit que le peuple québécois acceptera d'être minorisé et ridiculisé par les Canadians, et méprisé pour leur "indécision" à la grandeur de la planète.

Tout n'est pas perdu. Bien au contraire! Il y a une alternative à explorer : celle, pour les indépendantistes, de former... un nouveau parti. Avec comme programme: l'indépendance nationale! Merci aux Stéphane Dion, Jean Chrétien, Max Memni, et autres fossoyeurs de «l'ambivalence péquiste»... Ils auront, par leur hargne, contribué à provoquer cette heureuse turbulence d'où sortira une idéologique souverainiste québécoise «purifiée» et «durcie»...

Le temps n'est pas au découragement, mais bien au rassemblement, dans un parti qui ne part pas de zéro - avec 50,000 membres à la clé ! Ne riez pas ! Un parti, le Rassemblement pour la République (RPR), qui aurait comme chef Jacques Parizeau (qui pourrait enfin expliquer ses fameuses déclarations à partir d'une position d'autorité), comme vedettes les ministres et députés actuels (démissionnaires du PQ) qui ont déjà fait le choix de l'indépendance, et les députés (démissionnaires du Bloc québécois) qui ont fait le même choix - ce parti-là pourrait très bien avoir 50,000 membres. Autant de démissions qu'on veut bien croire massives... qui appelleront, de facto, à des élections partielles massives, à Québec comme à Ottawa.

Imaginez les Harel, Beaudoin, Facal, Léonard, Marois, du PQ, et les Brien, Marceau, Tremblay S., Paquin, du BQ... démissionner et se lancer dans une campagne électorale au nom du RPR !!!

Ajoutez à cela la démission de nombreux militants qui oeuvrent actuellement dans les exécutifs de comtés et qui, "purs et durs", vont quitter le PQ, avec "enthousiasme" (ce cadeau des dieux qui fait agir avec ardeur), et qui vont former les nouveaux exécutifs de comtés du RPR... Oh! la belle crise que voilà ! ...

L'arrogance péquiste («l'éthique capitaliste»), la prétention à monopoliser le projet de souveraineté nationale, la conduite autoritaire («le partenariat, que les militants le veuillent ou non») et arbitraire («affaire Michaud») des affaires, vont baisser d'un cran...

Enfin, nous verrons les discours vrais, avec Parizeau en tête, trancher sur les discours faux qui, ânonnés avec hauteur par le duo Bouchard-Landry, farcis de l'esprit trait-d'unioniste, infantilisaient jusque-là les Québécois, en les privant de la fierté légitime de travailler ouvertement à leur libération nationale sans dépendre de l'approbation des maîtres....

Perspective paniquante?

Avant de s'alarmer de la division du vote souverainiste, pensons au renforcement du discours indépendantiste, pensons à compter sur l'appui qu'il reçoit déjà et à capitaliser sur le nombre de députés qui pourraient le relayer et lui donner encore davantage d'autorité et de crédibilité. Que les Québécois reçoivent enfin «l'offre d'indépendance nationale» qu'on a toujours refusé de leur soumettre sérieusement!

Enfin, cette perspective ouvre la porte à un gouvernement de coalition souverainiste. Il ouvre la porte à la représentation des intérêts "marginaux" - la gauche et la droite souverainistes parlant enfin d'elles-mêmes et pour elles-mêmes - dans cette démocratie de masse, très mal servie par le bipartisme. Il ouvre la porte à la mise en place de la proportionnelle, du scrutin à deux tours, du droit de vote restreint à un référendum constitutionnel (exercice du droit de vote limité aux citoyens nés au Québec - ou incluant les nouveaux arrivants établis au Québec depuis 10 ans), à la convocation d'une assemblée constituante, au resserrement de la Loi 101, à l'utilisation de Télé-Québec dans la promotion de l'indépendance nationale. Et à la carte d'électeurs... Car, l'appui à la coalition gouvernementale se monnaye. La négociation de l'appui à ladite coalition vaut beaucoup mieux que toutes les pétitions du monde. Le PQ, parti qui resterait probablement encore le parti majeur dans cette perspective, ne pourrait pas ignorer, comme il le fait sans vergogne depuis 25 ans, les éléments de son programme qui lui seraient désormais imposés par un «parti décidé à faire l'indépendance» et rouage indispensable de la coalition gouvernementale ...

Et pour dire le fond de ma pensée, comme il serait bon de mettre un frein... au tataouinage et comme il serait doux d'entendre un Jacques Parizeau montrer clairement le chemin qui sera suivi. Le reste, on l'entend déjà, et on l'entendra toujours de la bouche des dénigreurs de la nation. Alors, ignorons-les! Ils changeront de discours quand ils auront choisi de partir ou de rester dans un Québec indépendant. En attendant, nous serons toujours les "moutons noirs" et eux, les gardiens de la vertu démocratique... Ça passera !

bfrappier@videotron.ca


Des réactions:

Monsieur Frappier,

Ce que vous dites, je l'espérais aussi depuis plus de quatre ans déjà. Vous précisez ce que plusieurs, j'en suis certain, souhaitent. Votre approche est motivante! Que pense monsieur Parizeau de cela?

Jean-Marie da Silva
Sainte-Sophie.(Comté de Rousseau) 6.1.01


Un texte impressionnant de lucidité. Si le Rassemblement pour la République naît, j'en deviendrai membre. La loi du pays du Québec (République) devra indiquer clairement que le peuple est souverain. Une première dans notre histoire.

François Tremblay
Lachine, 5.1.01


«du droit de vote restreint à un référendum constitutionnel (exercice du droit de vote limité aux citoyens nés au Québec)»

Vous faites un travail extraordinaire pour l'indépendance, M. Frappier, mais je doute que de telles propositions méritent discussion. Le Québec que nous voulons concerne tous ses citoyens. Un point, c'est tout. Comme dans 50% + un. Un référendum n'est pas un test destiné à vérifier nos connaissances et, de toutes façons, je doute que la connaissance de l'histoire constitutionnelle soit l'apanage des Québécois nés au Québec.

Et en plus, ça nous priverait des votes d'un tas d'indépendantistes très dynamiques de ma connaissance! Sans compter les Québécois nés à l'extérieur pour cause de résidence temporaire de leurs parents.

bonne journée
S. Deschênes, 5.1.01


Bonjour cher Monsieur,

Vos propos me collent à la peau. Comme un aimant. Il y a des lustres que je tiens ce discours, passant pour un très «dur et trop pur», aux yeux de ceux qui spoliaient le très beau mot de «souveraineté», à côté de ces mous qui me condamnaient et qui se contemplent toujours dans leur jello arc-en-ciel.

Je suis déjà dans la barque dans laquelle le grand timonier est déjà monté. Il ne nous reste qu'à retrousser nos manches de matelot(s) pour conduire le navire sur les berges de la liberté.

A 65 ans, je me sens d'attaque encore pour quelques bons dicours. Si l'étoile polaire m'attire encore, c'est que je n'ai jamais renié son existence.

Par ici, en Gaspésie, malgré quelques petits problèmes liés à mon âge, je suis fin prêt pour reprendre le service. Il nous manquait un chef. Rien de mieux que celui qui ne s'est jamais compromis. J'y pensais depuis longtemps. Merci de l'avoir nommé.

Nestor Turcotte, Matane 5.5.2005