«« programme d'infrastructures

Ottawa aura le beau rôle

J.-Jacques Samson
Le Soleil Le vendredi 17 mai 2002



Éditorial - Deux milliards $ sont si vite dépensés ! Le plénipotentiaire vice-premier ministre du Canada, John Manley, entre autres choses responsable du dernier programme d'infrastructures, préconise donc une orientation tout à fait différente par rapport au premier plan tripartite Ottawa-provinces-municipalités. Plutôt que de saupoudrer quelques millions $ dans chaque patelin du pays, Ottawa veut retenir seulement cette fois entre 12 à 15 méga-chantiers. Il faut aussi comprendre des explications du ministre Manley au SOLEIL que le gouvernement central entend être l'autorité suprême dans le choix des grands travaux qui seront lancés.

L'approche de se concentrer sur des projets si coûteux qu'ils ne pourraient se concrétiser à court terme sans budgets spéciaux se défend. Le premier programme d'infrastructures a permis une mise à niveau d'une foule d'équipements ou de routes d'un grand nombre de petites municipalités. Par contre, au Québec par exemple, la rénovation du désuet réseau de distribution d'eau à Montréal, l'ajout d'autoroutes indispensables pour la sécurité des automobilistes, comme la 30, la 185 dans l'Est ou l'autoroute de la Réserve faunique des Laurentides, pèserait très lourd dans les budgets des seuls ministères québécois concernés. Des retards additionnels dans leur réalisation seraient inévitables.

Le gouvernement Landry n'est d'ailleurs pas surpris outre mesure par la tournure du programme. Le ministère des Transports à lui seul a soumis une liste de sept grands travaux routiers (30, 35, 185, 175, 50, 15 et 173) mais sans se commettre sur un ordre de priorité formel, peut-être par frilosité politique. L'arbitrage n'est même pas encore fait au conseil des ministres à Québec sur la priorité à accorder aux projets des Transports par rapport à ceux pilotés par d'autres ministères. En somme, le champ est laissé libre au gouvernement central.

Le virage pris par Ottawa sera toutefois très frustrant pour les municipalités qui n'avaient pas été prévenues correctement du cadre du présent programme. Des énergies ont été dépensées et des attentes créées inutilement.

Le processus décisionnel s'annonce par ailleurs très discrétionnaire. Le gouvernement de Jean Chrétien fait une obsession de sa « visibilité » et profite de ses abondants surplus pour abuser de sa position de force. Non seulement tient-il à être l'acteur vedette du programme mais la hauteur du niveau de financement des projets pourrait varier, selon la capacité de participation financière propre à chaque province.

Une dépense de 75 millions $ n'a pas le même impact sur le budget de l'Ontario ou du Québec que sur celui de l'Île-du-Prince-Édouard, plaide M. Manley. Certes, mais les citoyens des deux premières provinces paient aussi plus à Ottawa et les systèmes de péréquation et de transferts directs existent déjà pour pallier au déséquilibre dans la richesse des régions.

Le gouvernement fédéral se réserve à nouveau le rôle de bon père de famille qui prépare le partage de l'héritage en fonction des talents relatifs de ses enfants. Le Canada est une association d'affaires et non une famille au sens traditionnel du terme.

Enfin, les décisions se prendront autour de la table du Conseil des ministres à Ottawa en juin dans le cadre d'une course bien ouverte à la direction du Parti libéral du Canada qui teinte toutes les prises de position. Des paramètres flous pour le lancement du programme d'infrastructures laisseront place à la fois à tous les lobbies politiques et à des tractations pour mousser la popularité d'un aspirant ou l'autre.