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GROULX, Lionel, Une anthologie
LUCIA FERRETTI
RHAF, vol. 53, n° 1, été 1999
GROULX, Lionel, Une anthologie (Saint-Laurent, Fides, coll. «Bibliothèque québécoise», 1998), 312 p. Textes choisis et présentés par Julien Goyette.
LUCIA FERRETTI
Département des sciences humaines, Université du Québec à Trois-Rivières
Groulx a écrit 29 ouvrages d'histoire et de fiction, 11 autres en collaboration, des mémoires, un journal, 200 articles dans des journaux et revues; ses allocutions et discours emplissent 55 brochures; et il a envoyé près de 15 000 lettres. Or, jusqu'à ce jour, sauf la courte anthologie préparée en 1967 par le père Benoît Lacroix, rien n'existait pour familiariser globalement les curieux avec l'oeuvre de celui que Ronald Rudin a «réhabilité», que d'autres ont voué aux gémonies, mais que peu connaissent dans le texte. Goyette, c'est le premier mérite de son travail, permet à tous d'approcher Groulx «tel qu'en lui-même».
Dans une belle préface, Hélène Pelletier-Baillargeon rappelle que Groulx a été le type même de l'intellectuel engagé: à la fois, et sans incompatibilité, un des fondateurs de l'institution historique canadienne-française et le chef de file du nationalisme militant de son temps. Surtout, elle fait de Groulx le Michelet du Canada français, l'historien et écrivain qui, «transposant les données historiques en mythe fondateur», a voulu donner à son peuple la fierté de son passé, lui insuffler confiance en lui-même, et lui dévoiler des utopies à atteindre. Scientifique et mobilisatrice en son temps, c'est parce qu'elle est devenue une oeuvre de culture, le témoignage d'un visionnaire, que celle de Groulx mérite mieux que la méconnaissance ou l'oubli, conclut-elle.
Julien Goyette, pour sa part, apprécie un peu différemment ce que Groulx peut encore livrer à des lecteurs d'aujourd'hui. La distance, dit-il, est réelle qui nous sépare de la société dans laquelle a vécu le chanoine, de sa vision du monde, de ses manières de faire l'histoire, voire de l'objet même de son histoire; ce qui a conféré à la rencontre de l'étudiant montréalais avec Groulx un certain caractère d'«étrangeté». Mais en même temps, Goyette continue de voir en Groulx un interlocuteur actuel, en particulier pour ce qui concerne la menace que fait peser sur le peuple canadien-français le fédéralisme centralisateur. Il croit aussi que dès lors que sont épuisées les virtualités et les espérances qu'avait nourries la Révolution tranquille, la génération actuelle est de nouveau en mesure d'assumer, pour le porter plus loin, l'héritage de ce grand devancier.
Goyette a regroupé en dix sections les 164 textes retenus: l'histoire, la nation, la doctrine nationale, les régimes politiques, les élites et la mystique du chef, la jeunesse, l'éducation, la langue et la culture, la foi, l'écriture.
Des introductions ramassent, avec un art consommé de la synthèse, les inflexions que Groulx a données à ses thèmes de prédilection. Se dessine ainsi le portrait d'une pensée. Chez Groulx, la nation est une personne morale, le chef et les élites jouent un rôle clé dans le destin de la nation, la jeunesse, romantiquement, est investie de la charge de faire advenir le peuple canadien-français à la conscience, et la culture française d'Ancien Régime est idéalisée. Mais Groulx, c'est aussi l'ambition de l'historien ayant transformé son métier en mission, et ayant su, en son temps, voir l'histoire autrement, celle du régime britannique notamment; la doctrine du nationaliste qui complétait la définition traditionnelle, culturelle, de la nation par un plaidoyer en faveur de la reconquête économique et le pressentiment de l'importance de l'État dans l'affirmation nationale, jusqu'à sembler, quoique rarement, cautionner l'idée d'indépendance; le souci de l'éducateur de forger chez les jeunes la volonté et le désir d'assumer envers la collectivité les responsabilités qu'il jugeait lui incomber; la parole de l'écrivain pour qui être profondément soi-même ouvrait le chemin le plus court vers l'universel; le témoignage de foi du prêtre attaché à la Providence, à son Église et à sa religion, qu'il plaçait tout en haut de sa hiérarchie des valeurs et dont il faisait le moteur de sa conception de la vie nationale; le travail du style de l'écrivain de plus en plus maître de ses moyens mais toujours tributaire du modèle fourni par les écrivains catholiques et romantiques du XIXe siècle.
On pourrait chicaner Goyette ici et là. Il a poussé un peu loin l'idée que Groulx aurait doté le nationalisme québécois d'une assise territoriale, déjà. Il a vu dans la piété christique du chanoine un avant-goût des recentrages effectués à Vatican II, alors qu'elle s'inscrivait en fait dans un mouvement séculaire de l'Église. Il a tu le paternalisme méprisant de l'historien pour les Amérindiens. Au total, toutefois, il me semble que l'étudiant présente le maître dans son ensemble. Il ne néglige pas d'aborder les aspects controversés de sa pensée. Et même s'il affiche envers Groulx la sympathie critique de celui qui, sur le fond, se sent de connivence, il sait laisser les lecteurs libres devant les textes.
Le choix de ces textes, justement, révèle une longue pratique des écrits de Groulx. On aurait aimé lire davantage de ces pages tirées du Journal où l'homme, mieux qu'en ses Mémoires, révèle sa personnalité. Mais Goyette cherchait surtout à faire connaître une oeuvre et une pensée. On aurait pu, alors, espérer un portrait des Amérindiens: l'Histoire du Canada français en brosse quelques-uns. On s'étonne aussi de trouver l'extrait sur Marie de l'Incarnation dans la section sur la foi plutôt que dans les «Pages d'histoire», exclusivement masculines. Mais pour le reste, convenons sans réserve de la qualité du travail de sélection.
Moi-même, j'ai beaucoup fréquenté Groulx. Et il m'est apparu cette fois plus que jamais comme l'écrivain pour la jeunesse qu'il a toujours souhaité être. S'il y a en effet du Michelet en Groulx, il y a aussi du Vingt mille lieues sous les mers dans l'Histoire du Canada français. Même rigueur et précision d'information mise au service de l'imagination. Même vie donnée à des personnages plus grands que grands, mêmes aventures héroïques, mêmes rêves aussi démesurés que le théâtre de l'action, même combat de titans entre forces de vie et forces de mort. Groulx a toujours voulu rester fidèle à l'idéal de son adolescence et au rêve que tout est possible à qui le veut vraiment. Les vieux réalistes que nous sommes devenus peuvent-ils encore se souvenir du temps où, grâce à la lecture de tous ces Prométhée, pour nous non plus il n'y avait pas de limites à la volonté ni au désir?
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