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Essais: Le poème de l'énergie française
Louis Cornellier
Le Devoir samedi 13 et dimanche 14 juillet 2002
C'est toujours avec un plaisir renouvelé que je reçois les nouvelles parutions de l'indispensable collection «Les grandes figures» dirigée par Xavier Gélinas chez XYZ éditeur. Consacrée à la vulgarisation historique par l'entremise de récits biographiques où la passion de l'histoire s'allie à la qualité littéraire, cette collection de plus en plus garnie contribue de fort belle façon à la transmission de notre riche patrimoine national que nous avons la faiblesse de méconnaître.
Combien sont ceux parmi nous, par exemple, qui peuvent se targuer de connaître les exploits de Louis Jolliet (1645-1700) ? Celui qui fut, selon l'historien André Vachon, «l'un des fils les plus grands et les plus illustres de son pays [...] et l'une des plus parfaites réussites de cette bâtisseuse d'hommes que fut la Nouvelle-France» et qui mériterait, à ce titre, «d'occuper la première place dans la mémoire collective de ses compatriotes» (Louis-Guy Lemieux), demeure, en effet, un illustre inconnu pour la vaste majorité des Québécois d'aujourd'hui, qui ignorent à peu près tout des grandeurs de leur propre passé.
C'est cette injustice, due à notre ignorance collective, que l'ouvrage de Véronique Larin, Louis Jolliet : le séminariste devenu explorateur, nous offre la chance de corriger. Sobre mais allègre, ramassé mais généreux sur l'essentiel, ce récit biographique trace le convaincant portrait d'un être intrépide, béni des dieux, animé par une passion de la découverte et une fidélité à l'égard de la Nouvelle-France.
Jeune séminariste et protégé de Mgr de Laval, qui lui permettra de devenir l'organiste du premier orgue importé en Nouvelle-France, Jolliet se sent trop attiré par l'action pour consentir à une carrière ecclésiastique. Après une année d'études à Paris, où il apprend l'art de cartographier et de naviguer, ce Canadien dans l'âme revient au pays pour entreprendre une brillante carrière d'explorateur.
Premier Canadien à atteindre le Mississippi, en 1673, en compagnie du père Marquette, envoyé spécial de Frontenac, son ennemi, à la baie d'Hudson, en 1679, dans le cadre d'une mission d'espionnage des Anglais qui y font commerce, capitaine d'une expédition au Labrador en 1694, Jolliet, dans tous ses audacieux périples, entre en contact avec de multiples tribus amérindiennes dont il apprend à maîtriser les langues, cartographie les côtes qu'il fréquente et s'enrichit par le commerce des fourrures.
Mari heureux et une seule fois inquiet, quand sa femme, Claire-Françoise Bissot, sera capturée par les troupes de Phipps en 1690, père de sept enfants, seigneur d'Anticosti à partir de 1680, Jolliet le patriote -- Larin lui fait répondre ceci à un gouverneur anglais qui veut l'engager à gros prix : «La richesse, monsieur, se pèse dans le coeur et non au bout des doigts. Aucun salaire ne me fera renier ma patrie [...] Voyez-vous, j'aime la terre qui m'a vu naître [...] Je l'aime parce qu'elle porte en elle le souvenir de ceux que j'ai chéris. Elle est ma mémoireÉ » --, après une vie de découvertes exaltantes traversée de risques et de périls, se résigne enfin, vers 1695, à la sédentarité. Le voyage du lecteur se termine aussi sur cette note mélancolique puisque, de la mort du héros en 1700, nul ne sait quoi que ce soit.
Lionel Groulx, dans Notre maître le passé, sermonnait ses contemporains au sujet de leur indifférence à l'égard de cette figure (et de celle du père Marquette), qui compte parmi les plus stimulantes de notre histoire : «Comment se fait-il qu'après de si grandes choses, les deux découvreurs du Mississippi soient encore des noms qui traînent après eux une confuse histoire ? Nos yeux ne feraient-ils pas bien de se tourner plus souvent vers ces régions où fut écrit, plus fortement qu'ailleurs, le poème de l'énergie française ?» Voilà ce à quoi nous invite le beau livre de Véronique Larin.
De l'histoire sociale romanesque
C'est aussi ce poème de la persévérance, du courage et de la débrouillardise des humbles bâtisseurs de la Nouvelle-France que nous donne à lire l'émouvant et instructif roman historique de Josée Mongeau intitulé Et vogue la galèreÉ La présence de cet ouvrage de genre narratif dans cette chronique s'explique justement par son caractère d'abord historique, qui s'exprime, entre autres, par une section finale où l'auteure départage le réel de l'inventé et fournit la liste de ses références.
Le récit de ces modestes paysans français, éternels locataires terriens qui rêvent à la Nouvelle-France comme d'une terre de liberté pleine de promesses et qui aboutiront à Ville-Marie en 1659, est prétexte à une belle leçon d'histoire vivante où l'on sent la fibre humaine.
Par l'entremise de ses personnages simples et attachants en quête d'une prise sur leurs propres vies, Josée Mongeau nous fait revivre les craintes et les espoirs ressentis au moment de l'embarquement à La Rochelle, l'épreuve d'une traversée de l'Atlantique marquée par la maladie et la mort et la difficile aventure de la colonisation de Ville-Marie, en proie aux aléas de la nature et aux attaques iroquoises répétées.
Jeanne Mance, Marguerite Bourgeoys, Maisonneuve et Lambert Closse occupent une place de choix dans ces pages, où l'on rencontre aussi, au passage, Dollard des Ormeaux, l'abbé Souart, Mgr de Laval, Radisson et des Groseilliers. Ce sont, toutefois, les humbles colons, presque tous tirés de l'histoire réelle, qui constituent les véritables héros de ces «chroniques».
Ouvrage d'histoire sociale de type romanesque, Et vogue la galèreÉ use de récits d'aventure et d'intrigues sentimentales, familiales et sociales afin de brosser un tableau réaliste de la vie quotidienne à Ville-Marie entre 1659 et 1663. La joie des amours, des mariages, des naissances et de la colonisation qui progresse y côtoie la douleur des maladies, des trahisons (arnaque, viol, adultère, bigamie), de la guerre et de la mort dans des narrations descriptives qui instruisent sans ennuyer.
Sans être un grand roman sur le plan littéraire, ce qui, de toute façon, n'est pas sa visée première, Et vogue la galèreÉ n'en demeure pas moins une réussite par la qualité des informations qu'il contient et, surtout, par l'humanité qu'il rend à ces ancêtres dont le souffle de vie, malheureusement, ne parvient plus souvent jusqu'à nos consciences ingrates.
Louis Jolliet
Le séminariste devenu explorateur
Véronique Larin
XYZ éditeur
Montréal, 2002, 176 pages
Et vogue la galère !
Chroniques de Ville-Marie (1659-1663)
Josée Mongeau
Éditions Septentrion
Sillery, 2002, 344 pages
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