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Devoirs d'histoire
Louis Cornellier L'auteur enseigne la littérature au cégep de Joliette et est rédacteur en chef de la revue Combats.
LE DEVOIR lundi 23 septembre 2002
Libre-opinion - Le texte qui suit constitue l'avant-propos d'un ouvrage que notre collaborateur Louis Cornellier vient de publier chez Septentrion et qui reprend des commentaires déjà publiés dans Le Devoir.
Je suis entré en littérature parce que l'idée que les mots puissent révéler le monde me captivait. Très peu aventurier de nature, j'étais néanmoins animé par une curiosité intellectuelle insatiable et les livres, les histoires inventées surtout, j'en étais sûr, allaient me permettre d'aller à l'essentiel, et d'en vivre, en me dispensant, sans préjudice, de la plupart des pesants détours auxquels se prêtaient mes contemporains afin d'embrasser la vie vraie. Débarrassé du gras de la vie quotidienne, de la superficialité de l'ordinaire qui gruge inutilement notre temps, le monde de la fiction s'offrait comme celui du supplément d'âme perpétuel, comme le seul lieu digne de ceux pour qui la vie doit avoir un sens. Je n'ai jamais regretté ce choix.
Je lis donc toujours, sans cesse, goulûment, presque trop même, au dire de certains de mes proches qui aimeraient bien, parfois, que ma disponibilité au monde passe par autre chose que par les livres. Mes choix de lectures, toutefois, ne sont plus les mêmes que ceux du temps de ma prime jeunesse. Le monde, alors, m'apparaissait assez simple, trop pour me contenter, et je recherchais dans la littérature cette complexité nourricière que je ne trouvais pas ailleurs. J'ai compris, depuis, et je le dois autant à l'ordinaire des jours qu'aux lectures inattendues qui l'ont rythmé, la naïveté, je dirais même l'insignifiance, qu'il y a à traquer un monde «autre» dans les livres. J'ai acquis la conviction que, au contraire de mon fantasme de jeunesse, c'est ce monde-ci, que je croyais trop simple mais qui ne l'était pas, qu'il fallait chercher à lire dans les mots imprimés. Tout le reste n'était que divertissement ou lâche refus du réel.
Je lis encore, bien sûr, des poèmes et des romans puisque les meilleurs d'entre eux forent justement la substance de ce réel auquel rien d'essentiel n'est étranger. C'est dans les essais, toutefois, dans le génie du vrai qui les anime, que je trouve aujourd'hui la médiation suprême vers ce monde concret qui m'est si cher et duquel je ne veux surtout plus m'échapper. Dans les essais, donc, et plus particulièrement dans les essais historiques puisque leur génie me semble fondé sur un défi d'une incommensurable noblesse : celui de redonner sa réalité à un monde réelÉ qui n'existe plus, mais qui n'en reste pas moins bien vivant par les résonances qu'il continue d'avoir dans nos vies.
Aussi, si elle m'intéresse parce que je lui reconnais une nécessité objective, l'histoire de type factuel et/ou scientifique n'est pas celle qui m'interpelle le plus. Je lui préfère une histoire de type interprétatif, peut-être moins rigoureuse à certains égards, mais assurément plus audacieuse, qui plaide en faveur d'une saisie du réel d'aujourd'hui à l'aune de celui d'hier, et vice versa, dans une entreprise intellectuelle qui a le courage de ses présomptions.
L'histoire, bien sûr, n'est pas notre code et les survivants conservent l'entière liberté de refuser les fragiles injonctions inscrites dans l'aventure de leurs prédécesseurs. Encore faut-il, pour qu'elle ne devienne pas folle, que cette liberté se fonde sur une connaissance des récits qui racontent le passé qui l'a elle-même rendue possible, qu'elle sache au terme de quel périple collectif elle apparaît et soit consciente des enjeux qui lui sont laissés en héritage. Nous déciderons, oui, de la suite du monde, mais ce serait folie que de le faire en toute ignorance de l'histoire qui nous a rendu cette émouvante et engageante responsabilité face au réel passé, présent et à venir.
Les historiens dont il sera question dans les pages qui suivent sont tous, sans exception, des penseurs du présent qui savent, comme l'a écrit Lionel Groulx, que «les doctrines prêchées par nos pères, les monuments élevés par leur génie, le visage humain donné par eux à la patrie, bref, l'ensemble des hérédités que nous tenons d'eux, tout cela agit en nous, sur notre intelligence, notre sensibilité, nos sens; et tout cela commande, souvent à notre insu, le plus grand nombre de nos réflexes et de nos gestes».
Les conclusions qu'ils en tirent sont diverses, parfois opposées, autant sur le plan de l'interprétation de passé que sur celui, partant, des leçons à en tirer pour aujourd'hui et demain, mais toutes rappellent que le réel a une profondeur historique qui donne son sens à notre liberté.
Historiens et, exceptionnellement, journalistes ou autres, les auteurs québécois qui subissent ici l'épreuve de la critique journalistique ont fait leur devoir d'intellectuels en offrant au débat public leur vision du monde inspirée par leurs travaux spécialisés. J'espère, quant à moi, avoir bien fait les miens, de devoirs, en rendant compte consciencieusement de ces ouvrages et en essayant de dire en toute franchise en quoi ils me semblaient mobilisateurs ou non.
Tous les textes qui composent cet ouvrage ont déjà été publiés dans Le Devoir, d'où le titre donné à l'ensemble qui évoque aussi, on l'aura compris, les devoirs précédemment mentionnés.
Parus en chronique libre à l'été 1998, les deux premiers textes, de nature légèrement différente des autres, ont pour but de donner le ton, d'indiquer d'où je parle. Les suivants ont tous été rédigés à l'occasion de ma chronique «essais québécois» dans le cahier «Livres» du Devoir.
Tous ces textes ne parlent que d'une chose, le Québec, et tentent de dire un attachement profond à une réalité nationale à la fois fragile et forte.
S'ils vous donnent l'élan nécessaire à vous engager dans la suite du débat concernant l'avenir de la nation québécoise, ils auront rempli leur modeste mission.
Louis Cornellier
Devoirs d'histoire
Des historiens québécois sur la place publique
L’histoire du Québec contient-elle des enseignements pour aujourd’hui ? Si les historiens s’entendent tous sur le principe des «leçons de l’histoire», leur unanimité, toutefois, ne va pas plus loin. Car, en effet, de quelle histoire s’agit-il ? Y a-t-il eu Conquête ou Cession en 1760 ? Défaite irrémédiable ou simple changement de Régime ? Notre histoire est elle celle d’une survivance piétinante imposée par les événements et nos lâchetés collectives ou celle d’une ambivalence stratégique librement assumée ? Celle d’une américanité empêchée ou celle d’une tradition canadienne-française choisie ? Que veut donc dire, pour aujourd’hui, être fidèle à l’histoire ? La réponse a-t-elle des accents fédéralistes ou souverainistes ?
Depuis quelques années, plus que jamais auparavant peut-être, des historiens québécois prennent le risque d’une parole intellectuelle, polémique même, afin de débattre sur la place publique de ces enjeux fondamentaux pour notre avenir qui ne saurait se dessiner au mépris de notre passé. Ils font, pourrait-on dire, leurs devoirs d’histoire.
Dans cet ouvrage, Louis Cornellier présente et commente les fruits de leurs travaux et brosse ainsi de brefs portraits, honnêtes mais subjectifs, des historiens québécois de l’heure. Il dresse ainsi un état des lieux des débats historiographiques les plus actuels.
Il célèbre avant tout les retrouvailles des historiens québécois les plus originaux et de la question nationale.
Genre: Histoire du Québec et du Canada/Société.
144 pages, Les cahiers du Septentrion 19, 15,00$, ISBN 2-89448-332-5, 2002
Éditeur : Septentrion
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