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Essais Une messagère pour le prince des Patriotes
Louis Cornellier
LE DEVOIR samedi 18 et dimanche 19 janvier 2003
Chronique - Véritable trésor littéraire inconnu, le Papineau de la journaliste Ève Circé-Côté (1871-1949) est peut-être, dans toute notre littérature, le plus bel et le plus fort hommage consacré au grand Patriote. Drôle, inspirée, gaillarde, lyrique et pamphlétaire, cette libre penseuse déploie sa plume avec une réjouissante énergie afin d'élever un monument de choc à celui qu'elle considère comme «notre meilleure valeur», «l'alchimiste qui a transmuté la matière grossière de nos origines en un métal qu'il ne tient qu'à nous d'épurer sans cesse». Pourquoi publier cet éloge à Papineau en 1924? Pour offrir aux «flancs mous», écrivait-elle, la plus convaincante leçon de courage politique de toute notre histoire. Réponse, on en conviendra, qui reste tout aussi valable aujourd'hui.
Sous-titré Essai de psychologie historique, ce brûlant portrait procède d'un regard large qui embrasse toute une époque avec l'intention de «mettre en valeur la pléiade libérale qui a contribué aux pages les plus glorieuses de notre histoire depuis la conquête».
C'est néanmoins Papineau qui y reçoit l'essentiel de la lumière à titre de figure christique de notre histoire. Devant le parcours du grand homme, Circé-Côté s'extasie sans mesure : «Papineau fut l'écho retentissant de tous les appels à la liberté. Toutes les hontes, toutes les misères, les angoisses de nos pères, il les avait prises à son compte, sur ses robustes épaules, non pour les expier mais pour les venger.» Mais comment a-t-il fait pour rallier presque tout un peuple derrière lui, que lui disait-il donc ? «Un peu de ce que le Christ laissait entendre dans ses paraboles à ceux qui se pressaient sur la montagne pour boire ses paroles généreuses comme un vin d'Orient. Il prédisait à ces malheureux opprimés la fin de leurs souffrances; il parlait de liberté, d'espoir, d'avenir.» Être parfait, fidèle «au deuil éternel» de «ses compagnons martyrs» jusqu'à s'interdire toutes fêtes et réjouissances publiques après leur mort, le Papineau de Circé-Côté n'a pas eu une mort éclatante, mais en ce jour de deuil, «les pharisiens qui l'avaient trahi se disaient en eux-mêmes : "En vérité, en vérité, cet homme était un juste !"».
Comme était juste, d'ailleurs, «la révolution canadienne», c'est-à-dire la rébellion des Patriotes, à laquelle il avait présidé. À ce sujet, Circé-Côté est claire : contre une certaine école historique qui remet en cause la pertinence de la lutte des Patriotes en relativisant la persécution dont étaient victimes les Canadiens français, elle affirme que la bureaucratie anglaise est entièrement responsable de la colère qui a mené aux troubles de 1837 et elle ajoute que «quand on va à la mort si allègrement et sans y être contraint, c'est que l'existence est insupportable».
La «révolution», sur le fait, a échoué, et les causes de cet échec, selon elle, sont multiples : manque d'organisation, stratégie douteuse, «volte-face du clergé à la dernière heure» et indifférence des États-Unis à l'endroit des Patriotes. Mais, au total, s'agit-il vraiment là d'un échec ? «Nous étions au tournant de notre histoire. Si nous avions tremblé devant le bouledogue anglais, il nous dévorait. Mais de l'avoir regardé en face et bravé, il a rentré ses crocs et s'en est allé la queue entre les jambes. [...] En voyant l'attitude agressive des hommes de [18]37 et de la presse canadienne-française, les Anglais se mirent à trembler dans leurs bottes de soudards ivres. Comme les Saxons deviennent intelligents quand ils ont peur !»
Papineau, bien sûr, n'était pas seul, et Ève Circé-Côté n'oublie pas, aussi, de rendre hommage à ceux qui l'ont accompagné sur les chemins de la liberté. Ce fut, d'abord, le clergé catholique qui, jusqu'à sa honteuse retraite de dernière minute -- imposée, insiste la journaliste, par l'instinct de conservation -- «adhéra au parti de Papineau». Ce furent, aussi, une foule de protestants, surtout huguenots, qui ont fait leur le libéralisme du chef et n'ont pas peu contribué, jusqu'à l'époque de l'Institut canadien à la fin du XIXe siècle, à l'instauration en terre canadienne-française du principe de tolérance. Circé-Côté les salue avec enthousiasme : «Si nous savions ce que, dans l'ordre social, politique et moral, nous devons aux protestants, les libertés qu'ils nous ont données, parfois à notre corps défendant, nous n'aurions pas pour eux ce sentiment de défiance et d'hostilité qui paralyse leur bon vouloir et nous prive de leur appui moral.» C'est à l'indispensable Pierre du Calvet, au premier chef, qu'elle songe ici. Ce furent, encore, tous ces penseurs et intellectuels qui ont mis leurs plumes au service de notre libération : Calvet, encore, Jautard et Mesplet, Étienne Parent, Garneau et, plus tard, Doutre et Dessaulles.
Ce furent, enfin, ces «fils de paysan», convertis en parlementaires honnêtes et redoutables, et ces journalistes, oubliés depuis, qui les ont appuyés en compensant par le coeur et la fougue leurs maladresses stylistiques. Émue, l'essayiste leur redonne leurs lettres de noblesse : «Il y a quelque chose de plus émouvant qu'une belle phrase, c'est le rythme large de l'émotion qui fait battre les coeurs. Quand vous lisez leur prose dure, rocailleuse, vous avez l'impression d'être ravi non pas au troisième ciel mais dans un monde inculte, où chaque trait de plume semble un coup de pioche, où chaque mot tombe comme un quartier de roche qui se détache d'un mont.»
Portraitiste attendrie et amusée des moeurs des Canadiens du temps, Circé-Côté nous offre aussi, dans cet essai tonique par moments un peu décousu, des descriptions très évocatrices de nos ancêtres qui vont du campagnard jaloux aux médecins incompétents en passant par nos Canadiennes françaises qui, «quand elles furent frottées de lettres, devinrent des bouchées de prince».
Non, écrit-elle, Papineau n'a pas fui le champ de bataille, comme d'aucuns voudraient le laisser croire. C'est Nelson qui l'a contraint à s'exiler. À son retour, il n'a pas supporté de retrouver ses anciens compagnons d'armes transformés en «bourgeois compassés». Saurons-nous, écrit-elle, nous qui sommes les débiteurs de ces héros que furent Papineau et ses Patriotes, en finir avec notre veulerie et notre indifférence et renouer avec l'esprit de «ces hommes granitiques» ?
C'était en 1924. Réjouissons-nous que cette voix admirable, dont le souffle libérateur n'a rien perdu de sa verve et de son actualité, soit enfin parvenue jusqu'à nous.
PAPINEAU
Son influence sur la pensée canadienne
Ève Circé-Côté
Éditions Lux
Montréal, 2002, 272 pages
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