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«« HISTOIRE NATIONALE - Quelle histoire?
Essai québécois - Une revue pour interpréter notre histoire
Louis Cornellier
LE DEVOIR samedi 8 et dimanche 9 février 2003
Chronique
Mens
Revue d'histoire intellectuelle de l'Amérique française
Volume III, numéro 1, automne 2002, 122 pages
Je ne me lasse pas de lire Mens, la jeune revue d'histoire intellectuelle de l'Amérique française, qui entre, avec ce numéro, dans sa troisième année d'existence. Brèves et dynamiques, les études et analyses que celle-ci publie allient avec un impressionnant brio la lisibilité, l'originalité et la rigueur. Aussi, lire Mens, c'est se brancher sur les idées qui nous ont fait être ce que nous sommes sans jamais rogner sur notre plaisir de lecture.
Dans ce numéro d'automne 2002, Éric Bédard nous offre une passionnante réflexion épistémologique. «Pour naître, se répandre et jouer un rôle dans le devenir de nos sociétés, écrit-il, la connaissance historique requiert la médiation de l'historien-écrivain.» Se pose donc, nécessairement, la question de la validité scientifique de cette mise en récit historiographique. Faut-il soutenir, ainsi que le font certains «narrativistes» radicaux, que cette médiation ne peut déboucher que sur une pure fiction ? Ou bien adhérer au courant déconstructiviste qui affirme que «l'écriture des historiens ne serait que les reconstructions purement subjectives d'imaginaires particuliers» ? Faut-il, à l'inverse, plutôt opter pour une histoire sociale et structuraliste qui prétend en finir avec la subjectivité ?
Partisan d'une approche de type herméneutique qui, sans nier la nécessaire scientificité de la démarche historiographique, plaide en faveur d'une conception du travail de l'historien comme en étant un, dans une certaine mesure, d'imagination, Éric Bédard propose l'hypothèse suivante : «[...] deux auteurs pourraient soutenir une même interprétation générale tout en adoptant un ton différent, un langage autre qui révélerait, au delà de la pensée exprimée, un point de vue tout à fait original.»
Deux exemples tirés de l'histoire du Canada français au XIXe siècle lui servent à illustrer son propos. Le premier a trait au rôle de François-Xavier Garneau. Comment expliquer que son Histoire du Canada s'amorce par un plaidoyer en faveur de l'esprit des Lumières pour se terminer par une profession de foi platement conservatrice ?
Dans les années 1970, Serge Gagnon en fait une «affaire d'époque et de rapport entre classes sociales». Pour lui, en dernier ressort, écrit Bédard, «ce n'est pas Garneau qui est responsable de son oeuvre, mais les classes dont il serait l'obéissant porte-parole». Bédard rejette cette interprétation issue d'une approche structuraliste et lui préfère celle de Gilles Marcotte qui, tout en adhérant à l'interprétation globale qui reconnaît un glissement idéologique chez Garneau, choisit la voie de l'accompagnement de l'historien «dans une aventure intellectuelle à la conclusion inconnue». Le Garneau des Lumières rêvait d'une autre histoire pour son peuple, mais «au fil des pages, cependant, il mesure les limites de son talent littéraire et conclut bien prudemment par les phrases que l'on connaît». À la narration «froide et sans humanité» de Gagnon, Bédard préfère, on l'aura compris, la version «chaude et empathique» de Marcotte.
L'exercice s'applique aussi à l'interprétation suggérée par les historiens au sujet de la génération régressive de 1840. Le scientifique Gérard Bouchard est catégorique : le conservatisme de cette génération est attribuable à une élite de lettrés dont les membres «se sont refusés» à suivre «l'esprit du peuple». Plus circonspect, plus compréhensif, écrit Bédard, Fernand Dumont narrait cet épisode avec compassion en concluant : «Il est même permis de reconnaître quelque mérite aux nationalistes d'antan, conservateurs par principe et par nécessité peut-être, qui ont proclamé l'existence d'un peuple aux heures les plus difficiles et dressé, faute de mieux, de modestes et parfois dérisoires barricades.» Devant ces deux interprétations, Bédard, encore une fois, se range du côté de l'empathie.
Ces exemples, en fait, servent à illustrer une posture épistémologique. Reconnaître la part de subjectivité dans la narration historiographique ne devrait, selon Bédard, nous amener ni à en faire le fin mot de l'histoire, ce qui reviendrait à tirer l'historiographie du côté de la fiction, ni à la combattre au nom d'une histoire sociale plus «vraie».
«La posture herméneutique présente chez Marcotte et chez Dumont, conclut-il, enrichit considérablement la transmission de la connaissance historique. Le vaste public des lecteurs et des passionnés du passé n'attend pas seulement des historiens professionnels qu'ils ouvrent de nouveaux "chantiers de recherche". Il veut se reconnaître dans l'humanité de leurs [sic] devanciers, qu'ils soient d'ici ou d'ailleurs.»
En seulement 15 pages, Éric Bédard offre aux lecteurs d'histoire une belle réflexion sur le sens et la valeur mêmes de leur nourriture intellectuelle. À lire absolument.
Notre vocation
Dans le même numéro, en plus d'une intéressante étude de Sacha Richard sur «les fêtes du bicentenaire de la Déportation acadienne» et de comptes rendus parfois surprenants (ainsi, Patrick Dionne se livre à un éloge du très réactionnaire père Edmond Robillard et Sophie Coupal discrédite la qualité littéraire de l'excellent Mistouk de Gérard Bouchard), on retrouve aussi, grâce à Dominique Foisy-Geoffroy, une édition commentée du célèbre texte de Mgr Louis-Adolphe Pâquet, La Vocation de la race française en Amérique.
C'est ce Pâquet, on s'en souviendra, qui lançait, en 1902, cet appel si souvent commenté depuis : «Notre mission est moins de manier des capitaux que de remuer des idées; elle consiste moins à allumer le feu des usines qu'à entretenir et à faire rayonner au loin le foyer lumineux de la religion et de la pensée.» Saluée, à l'époque, par une élite canadienne-française essentiellement conservatrice, cette déclaration est devenue, plus tard, le symbole de notre aliénation entretenue par les clérico-nationalistes. Pâquet aurait nui à notre évolution socioéconomique en nous enfermant dans une vocation antimatérialiste.
Foisy-Geoffroy démontre bien que ces jugements sévères ne rendent pas justice au texte du brillant théologien conservateur. En lisant de près le sermon de Pâquet, car c'en était un, lu dans le cadre de la Saint-Jean-Baptiste à Québec, il en vient à la conclusion suivante : «[Pour Pâquet], la poursuite des richesses matérielles est donc légitime et même nécessaire pourvu qu'elle soit comprise comme un moyen facilitant l'accomplissement des fins spirituelles et culturelles de l'humanité, les plus hautes qui soient. [...] Bien plus que quelque aliénation du Canadien français, c'est donc avant tout une vision du monde, complète, nuancée, exigeante, et un véritable projet de civilisation, qui sont exposés ici.»
Je vous le dis : Mens est jeune, mais déjà indispensable.
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