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Bourassa Henri Un défenseur passionné de l'idée Par l'écriture et par l'action, Henri Bourassa a soutenu et fait avancer au Québec la presse d'idées, rigoureuse et libre.
Lise Bissonnette
LeDevoir 16 septembre 1993
Même s'il a fondé LE DEVOIR, les journalistes d'aujourd'hui ont de la difficulté à reconnaître vraiment l'un des leurs en la personne d'Henri Bourassa. L'homme politique, en lui, a dominé le début du siècle. Et le tribun extraordinaire éveille des nostalgies, y compris chez ceux qui ignorent ce que fut le style oratoire d'une époque où le débat faisait et défaisait les carrières et les vies publiques. (...)
Henri Bourassa fut un grand journaliste parce qu'il aimait les journaux et croyait en leur rôle. On souligne souvent qu'il était député provincial quand il a créé LE DEVOIR, un journal que d'aucuns voyaient comme l'outil de son travail politique. Mais c'est oublier qu'il avait 25 ans et s'occupait encore de sa ferme modèle quand il acheta en Ontario français un premier journal, L'Interprète, dont il devait un peu plus tard faire Le Ralliement, en le rédigeant de Papineauville.
Henri Bourassa était un «rouge», au sens le plus noble du terme, préoccupé de justice sociale et d'assainissement des moeurs politiques; il voyait dans l'écrit, dans la presse, une façon indispensable de faire circuler des idées qu'agitaient entre eux des notables éclairés certes, mais assez isolés. Il rêvait non seulement de progrès politique, de victoires sur les forces de la réaction, mais aussi d'éducation populaire. Le journalisme a donc précédé chez lui l'engagement politique.
Henri Bourassa fut un grand journaliste parce qu'il valorisait avant tout son indépendance d'esprit, qualité première de notre métier. «Henri Bourassa n'a qu'un seul parti, celui de sa conscience», disait de lui son ami et un jour adversaire Israël Tarte, qui fut propriétaire de La Patrie où M. Bourassa exerça durant trois semaines la charge de rédacteur en chef, pour démissionner sur une dissension plus religieuse qu'idéologique. Cette indépendance personnelle, que nous appelons plus techniquement aujourd'hui l'objectivité ou l'impartialité, était au coeur même du caractère du fondateur du DEVOIR.
Il en avait fait une démonstration en lui restant fidèle. Il était en politique pour défendre des principes et des idées, il refusait de faire campagne électorale avec des fonds du parti, il n'hésitait pas à mettre en cause des amitiés de longue date pour voter selon ses convictions; on se souviendra qu'il avait mis son siège en jeu contre son propre gouvernement pour se dissocier de l'appui canadien à l'Angleterre dans la Guerre des Boers. Il fut aussi de l'aventure du Nationaliste, cet ancêtre du DEVOIR, premier hebdomadaire véritablement indépendant des partis, fondé par Olivar Asselin. Bourassa y était accueilli comme journaliste tout en étant député fédéral, une incongruité selon l'éthique de notre temps, et une contradiction qu'il soutenait parce qu'il en avait la force.
Tournant à l'individualisme farouche, son indépendance l'amena parfois sur de curieuses pistes, et l'isola beaucoup plus tard dans certaines impasses. Mais il disposait là, en abondance, d'une ressource dont nous n'aurons jamais assez, dans un monde où les pressions et manipulations nous enserrent comme jamais. Cette indépendance d'esprit est, au fond, la plus forte contribution que puissent apporter des journalistes à la liberté de presse, elle-même essentielle à l'exercice de toutes les libertés.
Henri Bourassa fut un grand journaliste parce qu'il croyait en l'acte d'écrire. Ses contemporains préféraient en lui le tribun, qui survoltait les foules et électrisait la jeunesse.
Il reconnaissait lui-même, toutefois, que ces mouvements d'émotion lui valaient des disciples plus séduits par la forme que par le fond. Ses textes de journaux, et notamment ceux du DEVOIR, étaient plus réfléchis, plus remplis des parenthèses qui nuancent une pensée tout en la centrant sur son objet. Il ne dédaignait certes pas la flèche assassine; on donnait du «traître», du «vendu», du «menteur» et du «vaurien» à ses adversaires, à l'époque, sans encourir quelques foudres qui eussent ressemblé à celles du Tribunal d'honneur du Conseil de presse.
Mais l'essentiel de sa passion se concentrait sur la défense minutieuse de l'idée, de chacun des tenants et aboutissants d'une idée. L'acte d'écrire, c'était pour lui l'achèvement de longues heures d'études, de consultation des documents à leurs sources, de voyages de renseignements. Il écrivait parce que l'heure du partage était venue. Il exigeait donc beaucoup de son lecteur; il n'en trouvait d'ailleurs pas des masses.
Mais c'est par son écriture qu'Henri Bourassa aura été le plus moderne des journalistes: il alliait une somme énorme d'informations à des opinions exprimées avec force, à une époque où l'information politique brute, autre que le fait divers, était à peu près introuvable dans les journaux.
Henri Bourassa a été un grand journaliste parce que le journal ne lui fut jamais un absolu. Dans son style suranné, il le voyait comme une oeuvre dans l'oeuvre, un instrument «d'élévation morale et intellectuelle», disait-il sans cesse. D'autres diront plus tard un travail d'éducation. Cette conception du métier a subi l'outrage du temps, nous le savons tous. Elle paraît prétentieuse, marquée par un moralisme d'une autre époque, ou par une volonté d'endoctriner plutôt que d'informer. Mais elle nous rappelle que nous écrivons pour des personnes, et non pour nous mirer dans notre produit. Chaque matin, un journal enseigne des choses inédites et il partage, oui, quelque chose de l'humble tâche d'une école. Il appartient à un univers plus large.
Une référence vivante pour nous tous
Enfin Henri Bourassa a été un grand journaliste, on me comprendra de le souligner, parce qu'il a donné au Québec ce journal unique qu'est LE DEVOIR ce «triomphe des idées sur les appétits», comme il l'écrivait en une le 10 janvier 1910, date du premier numéro. Il a conçu et mis en oeuvre sa formule inusitée, qui est toujours la base même de la structure corporative du journal, et de son capital de crédibilité. Ce sont des gens d'affaires qui ont fourni entièrement la mise de fonds du nouveau quotidien et qui ont formé son conseil, tout en acceptant de donner le «contrôle absolu» à son directeur, Henri Bourassa.
Quand LE DEVOIR a recours à une nouvelle capitalisation, comme il l'a fait plusieurs fois tout au long de ses 83 années et encore tout récemment, il ne met pas en cause son indépendance: il réédite ses principes fondateurs que sont la foi au soutien désintéressé d'une collectivité pour un journal d'information et d'idées, et la liberté exceptionnelle de l'éditeur.
Tel a été, pour nous, l'héritage majeur d'Henri Bourassa. Une liberté. La même liberté qui a mené ses successeurs à retenir certaines de ses idées et à en abandonner d'autres. Précurseur en matière d'autonomie des peuples à l'époque des empires, épris de justice sociale au sein d'une collectivité asservie à de puissants intérêts, incorruptible au milieu des pires pratiques d'achat des consciences, Henri Bourassa fut aussi un anti-féministe militant et éprouva, à l'égard des valeurs de laïcité, une méfiance viscérale qui l'amena, surtout à la fin de sa vie, à se couper des courants les plus prometteurs de l'histoire du Québec et du monde. Il y a quelque chose d'ironique à le voir entrer aujourd'hui au Panthéon du journalisme québécois en compagnie de la magnifique Judith Jasmin, dont les orientations professionnelles et personnelles eussent été pour lui des hérésies.
Mais ce que nous célébrons aujourd'hui en cet homme de presse, ce n'est pas un corps de doctrine, par définition contestable.
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