«« ADQ -Pour un gouvernement responsable

Essais:

L'ADQ au plancher

Louis Cornellier

Le Devoir samedi 1er et dimanche 2 mars 2003

Chronique - Non, contrairement à ce que plusieurs prétendent, le programme de l'ADQ n'est pas une coquille vide. Il est flou, manque de rigueur, est essentiellement animé par une idéologie néolibérale débridée et souvent inconséquente, mais à qui sait lire, il révèle des intentions sociales, économiques et politiques assez radicales desquelles les esprits progressistes ont raison de s'inquiéter. Non, ce n'est pas un programme d'extrême droite avec ce que cela suppose de protectionnisme et de xénophobie. Oui, c'est bel et bien un programme de droite populiste, «une sorte de duplessisme postmoderne et néolibéral» (Gilles Bourque) qui relève davantage du «racolage idéologique que d'une pensée politique mûrie» (Gérard Boismenu) et qui propose «des solutions simplistes à des problèmes complexes» (Richard Langlois).

Le professeur Jean-Marc Piotte, un militant de gauche bien connu qui s'était fait plutôt discret ces dernières années, a donc résolu, devant une telle menace à nos acquis sociaux, de sortir de sa réserve politique et de convoquer 14 experts à une dissection en règle de cet inquiétant programme (avant sa plus récente mouture, cette semaine). Le résultat, un collectif titré À droite toute ! Le programme de l'ADQ expliqué, constitue un puissant argumentaire antiadéquiste qui relève moins du pamphlet militant que de la réfutation solidement étayée.

Un système de santé adéquiste, expliquent par exemple André P. Contandriopoulos, Louise Rousseau et Jean-Louis Denis, remplacerait la volonté d'équité par «la valorisation des libertés individuelles et l'acceptation des inégalités face à la santé et à la maladie». Ainsi, ce programme qui souhaite augmenter les ressources humaines et, du même souffle, réduire les dépenses publiques mène directement à une privatisation rapide et importante du financement de la santé (le recul forcé des derniers jours ne devrait tromper personne). Les conséquences premières et les plus graves d'une telle contre-révolution s'imposent à quiconque prend la peine d'analyser la problématique en profondeur : accroissement des disparités régionales, «iniquité de plus en plus marquée dans l'accès aux services de santé en fonction de la capacité de payer des personnes malades» et impuissance de l'État à réguler le système de soins.

La même improvisation et la même obsession idéologique se retrouvent aussi dans l'univers économique adéquiste. Que les grandes expériences de privatisation se soient soldées, un peu partout en Occident (surtout en Ontario et en Grande-Bretagne), par de retentissants échecs, que la nouvelle économie (point.com) n'ait pas livré ses promesses, Mario Dumont et ses conseillers ne semblent pas en avoir eu vent. Pire encore, écrit Richard Langlois, «en bons agitateurs du spectre de l'enfer fiscal, les penseurs de l'ADQ dissocient donc la fiscalité des services reçus en retour» et trompent ainsi les citoyens en diabolisant les impôts.

Le mythe du taux unique, que dans un énième retournement de veste Dumont vient d'abandonner en vue des élections, censé être favorable à la classe moyenne, contrer l'exode, par ailleurs inventé, des cerveaux et stimuler l'économie, ne résiste pas non plus à l'analyse. Jean Eddy Péan et Sylvain Charron démontrent même, dans ces pages, «que plus on respecte le principe de la progressivité des taux, plus le taux de croissance du produit national brut (PNB) est élevé».

Que penser, maintenant, de l'obsession de la dette entretenue par l'ADQ dans une perspective d'équité intergénérationnelle ? L'économiste Pierre Beaulne illustre avec force le caractère propagandiste de ce discours sur le «malheureux héritage» laissé par les baby-boomers. Comme dans n'importe quel bilan, explique-t-il, «il faut examiner l'actif et le passif pour être en mesure de porter une appréciation éclairée, ce que l'ADQ néglige de faire».

Ainsi, selon les données les plus récentes, «la richesse des particuliers est six fois supérieure à la dette publique. Est-ce si déprimant comme héritage» ? Mais, pourrait-on se demander, allons-nous y goûter plus tard ? Sur la base d'une méthodologie appelée «comptabilité des générations», Beaulne affirme qu'il n'y a pas de raisons de le croire. Au Canada, les générations futures n'auraient pas à supporter des impôts nets supérieurs à ceux des générations d'aujourd'hui.

Les travailleurs de demain, toutefois, risquent, eux, de se trouver bien démunis au lendemain d'une victoire adéquiste. L'antisyndicalisme de principe de Dumont est déjà connu, de même que son allergie aux réglementations du marché du travail, pourtant essentielles à la protection des salariés. La chose, cela dit, va encore plus loin et Mona-Josée Gagnon la résume bien en expliquant le changement de «configuration sociale» souhaité par l'ADQ. Au triangle État-entreprises-syndicats sur lequel repose en grande partie la logique des relations de travail au Québec, l'ADQ entend substituer le triangle État-entreprises-citoyens, une configuration qui sape le contre-pouvoir syndical et qui laisse les travailleurs individuels bien démunis devant un patronat appuyé par un État complice.

Les bons d'éducation ? Normand Baillargeon analyse les problèmes et les injustices qu'ils ont engendrés partout où on les a mis en place et dénonce la «conception marchande de l'éducation» qui les inspire. L'impôt négatif ? Pascale Dufour expose les ambiguïtés de la formule et ses conséquences antisociales. La politique familiale adéquiste ? Une négation, selon Renée B. Dandurand, des enjeux collectifs en cause dans l'éducation préscolaire. Les politiques décentralisatrices prônées par Dumont ? Un projet de régionalisation des pouvoirs à la carte qui prépare, selon Serge Côté, un bordel organisationnel porteur de plusieurs iniquités.

Devant une telle incurie intellectuelle et politique, on pourrait être tenté de croire que «le ballon adéquiste va se dégonfler de lui-même». Ce serait, écrit Jean-Marc Piotte, une erreur. Cette illusion attentiste a ouvert la voie, en Ontario, au phénomène Harris et «il ne faut pas mésestimer la menace que représente au Québec cette nouvelle droite organisée».

Parti de la régression sociale tous azimuts, l'ADQ, selon Gilles Bourque, est aussi le parti de la démission nationale : «Or, le peuple-nation québécois disparaît pratiquement du programme de l'ADQ. Avec lui, se liquéfie le sujet politique au nom duquel toutes les positions et toutes les réformes constitutionnelles ont été défendues au Québec depuis le XIXe siècle.»

Aussi, si À droite toute ! ne vise pas à en finir une fois pour toutes avec l'ADQ, une entreprise qui serait incompatible avec le débat démocratique, il parvient tout de même, et c'est l'essentiel, à en finir avec le mythe d'une ADQ au service du monde ordinaire. Une entreprise de salubrité politique.

louiscornellier@parroinfo.net

À droite toute !
Le programme de l'ADQ expliqué
Sous la direction de Jean-Marc Piotte
HMH
Montréal, 2003, 256 pages