«« livres
Essais:
De Samuel de Champlain au curé Labelle: faire exister un pays
Louis Cornellier
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 mars 2003
Dans une récente réflexion sur le travail de l'historien qu'il publiait dans la revue Mens (automne 2002), Éric Bédard plaidait en faveur d'une «posture herméneutique», d'une approche humaniste dans la transmission de la connaissance historique. «Le vaste public des lecteurs et des passionnés du passé, écrivait-il, n'attend pas seulement des historiens professionnels qu'ils ouvrent de nouveaux chantiers de recherche. Il veut se reconnaître dans l'humanité de [ses] devanciers, qu'ils soient d'ici ou d'ailleurs.»
C'est justement ce que permettent les récits biographiques publiés dans la collection «Les grandes figures» chez XYZ : un rapport humain, concret, senti aux personnages qui ont façonné notre histoire. Ouvrages de vulgarisation sans prétention scientifique, ces petites biographies tentent de nous faire revivre l'histoire plutôt que de la décrire avec la plus grande rigueur possible et, ce faisant, ils offrent une sympathique voie d'accès à la connaissance historique à tous ceux qu'une approche plus savante laisse froids.
Consacrés à Champlain et au curé Labelle, les deux nouveaux titres de cette saison ne déparent pas cette collection déjà riche de 35 ouvrages.
Notre mystérieux père
De quoi avait-il l'air ? On l'ignore, puisqu'«il a été prouvé en effet que les quelques tableaux qu'on a conservés de lui ont été réalisés par des peintres qui ont fait preuve d'imagination plutôt que d'authenticité». Est-il né en 1567 ou en 1570 ? Mystère, là encore. Ce qu'on sait, toutefois, de sources sûres, c'est la passion de ce navigateur, ethnographe et cartographe qu'était Champlain pour la Nouvelle-France.
J'ai lu plusieurs ouvrages dans lesquels le marin de Brouage occupait, respect de l'histoire oblige, un rôle de premier plan. Pourtant, le Samuel de Champlain : père de la Nouvelle-France de Francine Legaré ne m'a pas ennuyé une seconde parce qu'il m'a permis d'établir un contact plus intime avec le personnage.
De sa jeunesse de marin et de soldat du roi à sa vieillesse d'amant de la Nouvelle-France, le Champlain qui habite ces pages nous parle parce que sa passion est à l'origine de notre destinée. Avant nous, pour lui, il y eut l'Espagne, le Mexique, Cuba et l'Acadie, mais c'est Québec qui fut son obsession ultime, malgré le peu d'enthousiasme de la couronne française à son égard.
Fasciné par les Amérindiens qu'il respecte mais dont les coutumes guerrières le rebutent, absolument convaincu, dans l'adversité, de la nécessité et de la viabilité du projet français en Amérique, le Champlain de Francine Legaré, «chroniqueur méthodique» des us et coutumes et de la géographie du Nouveau Monde, se présente à nous comme le réel héros qu'il fut sans le savoir.
En parlant, entre autres, d'un «mélange de labeur courageux et de liberté de vivre» et de l'hiver ancien qui isole «les hommes dans une mélancolie meurtrière», la biographe a trouvé les mots pour dire le Québec en gestation, «ce pays que [Champlain a] fait exister», en compagnie de Louis Hébert et de quelques autres. Il y a pires ancêtres.
Le curé Labelle ou la conscience du territoire
«Il n'y a point de doute que Dieu aidant, il s'y peut faire de grands progrès à l'avenir», écrivait Champlain. Mais cela, évidemment, ne dispense pas les hommes de s'y mettre, aurait pu ajouter l'immense (dans tous les sens du mot) curé Labelle auquel Pierre Couture rend hommage dans Antoine Labelle : l'apôtre de la colonisation.
Fils d'un ardent partisan des patriotes, déjà lecteur, en sa jeunesse, de l'apologiste français Auguste Nicolas qui soutient «que la religion, loin de combattre le progrès, marche la main dans la main avec lui», Antoine Labelle, ordonné prêtre en 1856, changera la face du Québec.
Personnage costaud qui «manque de fini» et qui, malgré les efforts de Mgr Bourget, «a conservé de ses origines modestes un langage très éloigné de l'onctuosité ecclésiastique», le mastodonte de 150 kg, après quelques années passées à titre de curé de tumultueuses paroisses frontalières, aboutira, en 1868, à Saint-Jérôme, convaincu de l'urgence de mettre en place des projets susceptibles de contrer l'émigration massive de ses compatriotes vers les États-Unis, une vague qui l'a presque emporté lui-même en 1867. Ce sera, évidemment, la colonisation du Nord (Laurentides et Haut-Outaouais).
Labelle explorera ces régions avec énergie, s'alliera aussi bien à Arthur Buies qu'à Bourget pour promouvoir ses projets et ira même en Europe afin d'attirer des immigrants dans sa «Suisse du Canada». Promoteur de la science et de la technique, ce curé-entrepreneur n'entend pas détourner ses compatriotes du Sud industrialisé pour les lancer dans une aventure aux justifications purement idéologiques : «Pas question donc de se contenter d'une entreprise qui se limiterait à déplacer des pauvres avant de les abandonner à leur sort. Il faut au contraire les établir solidement et seule une véritable agriculture commerciale y parviendra.» Les compagnies forestières, qui pillent la vallée outaouaise et redoutent les éventuels témoins, se mettront sur son chemin; il devra faire preuve d'un véritable acharnement pour obtenir ses voies ferrées (en lisses de bois, finalement) entre Montréal et Saint-Jérôme en 1876, mais il ne désarmera jamais.
«Dynamo inépuisable», «feu d'artifice perpétuel», le curé Labelle de Pierre Couture est un bulldozer patriotique. Son tumultueux passage au gouvernement, de 1888 à 1890, à titre de sous-ministre de l'Agriculture et de la Colonisation, lui permettra de mener son combat à fond de train.
A-t-il réussi ? se demande Pierre Couture en épilogue. Son programme, évidemment, a connu ses misères et ses ratés, mais l'homme, «à l'obésité aussi célèbre que son altruisme», nous laisse un héritage dont on n'a pas fini de tirer toutes les conséquences : la conscience du territoire québécois, «cette idée éminemment moderne que les peuples doivent prendre en main leur propre devenir, s'affranchir des envahisseurs et s'assurer un territoire à leur convenance», la promotion d'une technoscience qui libère et la conscience de l'importance des espaces naturels puisque, toujours, «l'homme des villes s'ennuie des champs».
Quelques mois après la mort du curé, unanimement pleurée ou presque, Honoré Mercier, de passage à Paris, lui consacrait cet éloge funèbre : «Mgr Labelle a fait chez nous plus de bien en un quart de siècle que les plus célèbres conquérants avec toutes leurs victoires. Au lieu de détruire, il construisait... » Il y a pires colonisateurs.
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Samuel de Champlain
Père de la Nouvelle-France
Francine Legaré
Antoine Labelle
Apôtre de la colonisation
Pierre Couture
XYZ, coll. «Les grandes figures»
Montréal, 2003, respectivement 176 et 168 pages