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Langue: La symétrie canadienne est une lubieLa défense et la promotion du français en Amérique commandent des mesures de discrimination positive
Gérald Larose Le Devoir Le vendredi 22 février 2002
Opinion - Les rapports symétrie-asymétrie dans l'application des droits linguistiques imposeraient que l'on débatte d'abord du rôle et de la place qu'occupe la langue dans l'agir des communautés, des peuples et des nations. Le cadre de cette intervention ne nous le permet pas. Qu'il suffise d'évoquer les rapports des grandes commissions Laurendeau-Dunton et Gendron ainsi que, plus récemment, des États généraux sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec pour préciser que la langue n'est pas neutre. Elle joue un rôle déterminant dans l'épanouissement, la cohésion et le rayonnement des sociétés. Elle traduit l'espace économique, social et politique qu'occupent ses locuteurs. Elle est partie prenante du rapport de force global dans lequel elle évolue. La langue est «marché», pour emprunter au langage à la mode.
Depuis 1969, le Canada fait des efforts colossaux pour se projeter, à l'interne et à l'externe, comme un pays bilingue. Chaque lundi matin, quand je reviens du tennis à partir de Longueuil en passant par le pont Jacques-Cartier Bridge, je me rends compte que les langues du Canada (les ponts sont sous la responsabilité du fédéral) sont symétriques.
Quand je reviens de Porto Alegre sur Air Canada en passant par Toronto, je me rends compte que les langues du Canada sont moins symétriques. Multilingues en l'air - nous sommes accueillis successivement en anglais, en portugais, en espagnol, en français et en italien -, bilingues dans les écouteurs de l'avion pour les nouvelles et la vente hors taxes et unilingues dans le service des hôtes et des hôtesses, les activités de compétence fédérale obéissent à une logique à géométrie variable. J'évoque ces deux situations pour illustrer le fait que dans la vraie vie canadienne, la symétrie linguistique n'est pas une réalité.
Qui dit symétrie, selon Le Petit Robert, parle de correspondance exacte en forme, en taille et en position de parties opposées: distribution régulière de parties, d'objets semblables de part et d'autre d'un axe. En matière linguistique, pour faire court, cela signifie accorder à l'une et à l'autre des langues officielles que sont le français et l'anglais le même statut, les mêmes attributs. Tel n'est pas le cas, ni au Québec ni au Canada. Tout de la réalité linguistique est asymétrique, y compris sa dimension juridique.
La symétrie à quelle fin?
Il nous faut poser la question de l'objectif poursuivi par l'usage du concept de la symétrie. Un concept a pour fonction de nommer la réalité. Si le concept de symétrie ne traduit pas la réalité, à quoi sert-il? À masquer? À duper? Auquel cas, on nomme la réalité en dépit de son inexistence pour faire croire à son existence? Ou est-ce plutôt la traduction d'une idée, d'un désir, d'une envie? On appelle la symétrie. On la souhaite. Le concept traduit alors un objectif. Si tel est le cas, le débat ne porte plus sur le concept mais sur la stratégie pour atteindre l'objectif.
L'asymétrie au secours du français
Je livre d'entrée de jeu les conclusions de ma réflexion. Les réalités linguistiques du Canada et du Québec sont essentiellement asymétriques. Et elles le sont à tous les points de vue: démographique, historique, juridique, politique et social. Dans un rapport de force foncièrement inégal d'une langue par rapport à une autre, seule l'application d'une contre-force, par définition asymétrique, peut permettre d'approcher la symétrie si tant est qu'elle soit souhaitable et souhaitée. Au Québec, les dispositions asymétriques favorables au français ont servi la diversité langagière et culturelle de la population. Le Canada, quant à lui, dispose de deux politiques linguistiques: une, symétrique, qui s'applique essentiellement au Québec, et une autre, asymétrique, qui s'applique au reste du Canada. Cette double politique n'a rien ralenti d'une trajectoire défavorable au français au Canada et contribue à unilinguiser toujours davantage sa population.
Asymétrie démographique
Dans la vie canadienne, tout est asymétrique, ou presque, sur le plan linguistique. D'abord, sur le plan démographique, l'écart entre le nombre de locuteurs français et de locuteurs anglais est gigantesque. Sur le plan des Amériques, de l'Amérique du Nord et du Canada, les locuteurs français forment respectivement 1 %, 2 % et 24 % de la population de chacun de ces ensembles. Personne ne prédit une hausse du nombre de locuteurs français. Au contraire. Les chiffres le prouvent. En dehors du Québec, la portion de locuteurs parlant le français à la maison est passée de 4,3 % en 1951 à 2,9 % en 1996.
Il en est ainsi que, selon le chercheur Jack Jebwab, de l'université McGill, dès 1996, le français était dépassé par les langues chinoises (590 000 contre 553 000). 164 000 locuteurs chinois se sont ajoutés en 1996-98, précise-t-il, et plusieurs autres dans les années qui ont suivi. Seuls deux territoires, c'est-à-dire le Québec et l'Acadie (deux peuples), concentrent des masses critiques importantes de locuteurs français, une histoire et des institutions susceptibles, à certaines conditions, d'en freiner l'érosion démographique.
Asymétrie historique
L'asymétrie est aussi une donnée historique. En 400 ans, la langue française, à quatre reprises au moins, a perdu tout statut: en 1755 lors de la déportation des Acadiens, en 1759 lors de la capitulation de Québec, en 1840 lors de l'Acte d'Union et après la Confédération, lors du déferlement dans l'ensemble des législatures provinciales du courant abolitionniste du français, démarré en 1871, au Nouveau-Brunswick, contre les Acadiens.
À un siècle et demi de français royal et triomphant ont succédé un siècle de grands dérangements et de résistance, un autre de troubles de 1837, de rapport Durham et d'assimilation et un dernier de reconnaissance sur papier et d'abolition dans la réalité. Le français a survécu replié dans le privé, dans la religion, dans les campagnes et dans le rêve qu'un jour ses locuteurs vivraient dans un pays qui les reconnaîtrait. Jusqu'à tout récemment, 40 ans peut-être, le français était tombé en désuétude économique, politique, sociale et même linguistique. Aux yeux des locuteurs eux-mêmes, le français n'avait aucun prestige. On le parlait à la maison. En public, dans les affaires, il était tenu pour méprisable et méprisé.
Les États généraux du Canada français ont eu lieu en 1967. Fini le rêve français continental. Fini le rêve français canadien. Le territoire est redessiné. L'identité est reconfigurée. Québec est pointé comme planche de salut parce qu'il s'y trouve les masses critiques, les traditions, les institutions et surtout les pouvoirs d'un État. Ces importants travaux des États généraux du Canada français ont scellé les nouveaux paramètres à partir desquels allait s'enclencher le combat pour le redéploiement du fait français sociétal en Amérique.
Ils ont en même temps signifié «la disparition avouée du Canada français en tant que symbole national», pour reprendre l'expression de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada. Ce fut la première grande rupture interne au Canada français et le début d'une vie doublement asymétrique pour une partie de celui-ci.
La tenue des États généraux du Canada français a déclenché le plus intense activisme législatif linguistique de notre histoire. D'abord, Pierre Elliott Trudeau, court-circuitant la commission Laurendeau-Dunton, émet la loi pare-feu des langues officielles couvrant le seul palier fédéral. Puis, Jean-Jacques Bertrand, dans le tohu-bohu, tente de québéciser l'orientation canadienne avec son fameux bill 63. C'est un échec.
Robert Bourassa rectifie le tir avec la loi 22 et promulgue le français seule langue officielle du Québec. C'est la deuxième rupture avec le Canada français et la première asymétrie linguistique explicite au Québec. La loi 101, quatre ans plus tard, met en place les conditions pour que le français devienne la langue commune. C'est la troisième rupture avec le Canada français et l'approfondissement de l'approche asymétrique pro-française du Québec. Arrivent le rapatriement unilatéral de la Constitution, son dispositif anti-loi 101 et la reconnaissance de droits collectifs à tous les groupes sauf au peuple québécois. Le Québec a été trompé sur l'essentiel. Le lien de confiance est défait. La déchirure se fait béante. C'est la collision des asymétries. Résultat net: l'existence, sur le territoire canadien, de deux régimes linguistiques distincts qui se contredisent.
Asymétrie politique
Même dans la défense de son propre caractère bilingue, le Canada déploie une ferveur asymétrique. Rappelons le combat extrême que le Québec a dû livrer pendant un an et demi, combat finalement arbitré par une instance internationale de la Francophonie, pour que la langue des Jeux de la Francophonie qui ont récemment eu lieu au Canada soit d'abord et prioritairement le français. Au nom de son caractère bilingue, le Canada proposait un traitement linguistique symétrique. Curieusement, au nom de son caractère bilingue, le Canada ne s'était pas senti obligé de réclamer la symétrie de l'anglais et du français dans le déroulement des Jeux du Commonwealth qui avaient eu lieu à Victoria un peu plus tôt. Dans l'histoire canadienne, la symétrie n'est pas neutre. Elle a des dents pour défendre l'anglais. Elle se fait incitative pour promouvoir le français. Avec les résultats que l'on connaît.
Asymétrie sociale
La plus grande asymétrie demeure la capacité de chacune des deux langues d'attirer dans son giron des locuteurs de l'autre langue et des locuteurs qui n'ont ni le français ni l'anglais comme langue d'origine. Je ne veux pas reprendre les cruels chiffres de l'assimilation des locuteurs français de partout au Canada, y compris au Québec, où deux territoires connaissent encore de l'assimilation, ni de la trop faible fréquentation des écoles françaises par les enfants des locuteurs français ayant droit de le faire ailleurs au Canada.
Je veux simplement souligner qu'en dehors du Québec, au Canada, ceux et celles qui, n'ayant ni le français ni l'anglais comme langue d'origine, en choisissent une choisissent l'anglais dans la proportion de 99,3 %. Au Québec, en 1996, ils choisissaient l'anglais dans une proportion de 60 %. C'est déjà mieux qu'en 1971, où ils le faisaient dans une proportion de 73 %.
Devant tant d'écart dans le poids relatif de la langue anglaise par rapport à la langue française, nous nous surprenons de ne pas dénoncer plus vigoureusement l'inanité des mesures prises jusqu'à ce jour pour effectuer un véritable redressement nous permettant d'espérer que la situation ne continue pas à se dégrader à la vitesse grand V. D'aucuns nous rappelleront que de récents jugements ont fait progresser les droits des locuteurs français à l'extérieur du Québec. C'est exact et nous nous en réjouissons. Cependant, avec le temps qui fait ses ravages, faut-il craindre que moins les personnes auxquelles ils s'appliqueront seront nombreuses, plus les droits seront généreux? Et si, du même coup, en régime canadien, ces mêmes droits permettent de contraindre ou de contrer les droits de la seule majorité nationale et territoriale française, l'histoire de la lutte antifrançaise se poursuivrait?
La défense et la promotion du français en Amérique commandent une approche asymétrique et ciblée tous azimuts, une approche qui fasse peser de tout leur poids des mesures systématiquement protectionnistes, dynamiques et de discrimination positive favorables au français partout au Canada, y compris au Québec. Et c'est dans la mesure où semblable stratégie se déploiera que l'on pourra croire que la symétrie du bilinguisme canadien est autre chose qu'un «masque pieux», pour reprendre l'expression de Pierre Trudeau, un trademark ou une marque de prestige pour consommation extérieure ou du branding pour consommation intérieure. Dans le contexte actuel, la symétrie canadienne est une lubie.
Ce texte est tiré d'une conférence prononcée par Gérald Larose le 15 février dernier à l'Université de Moncton devant l'Association du Barreau canadien et l'Association des juristes d'expression française du Nouveau-Brunswick. L'auteur, comme on le sait, a présidé les États généraux sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec.
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