Un pavé dans la mare

Murray Maltais
Le Droit Le mercredi 27 février 2002



Éditorial - S'il faut en croire le dernier discours du Trône, «la dualité linguistique est au coeur de notre identité canadienne et constitue un élément clé de notre société dynamique». Or, ce n'est pas exactement ce que reflètent les dernières données disponibles sur l'immigration au Canada.

Une étude rendue publique hier par le Commissariat aux langues officielles rappelle plutôt que l'immigration francophone est nettement défavorisée au chapitre des politiques de ce ministère. L'immigration et l'épanouissement des communautés de langue officielle au Canada: politiques, démographie et identité suggère à Ottawa tout un train de mesures pour améliorer la situation de l'immigration francophone. Son auteur, le chercheur Jack Jedwad, met aussi en lumière une foule de faits révélateurs.

On en retient que parmi les immigrants, la proportion de ceux dont la langue maternelle est l'anglais est neuf fois plus importante que les francophones et qu'une fois établis ici, huit nouveaux arrivants sur 10 adoptent l'anglais. Rappelons que depuis un quart de siècle, le Québec peut appliquer ses propres politiques d'immigration (sans toutefois contrôler complètement ce secteur), ce qui a contribué au ressourcement d'une population très affectée par la dénatalité depuis le début des années soixante.

La politique d'immigration d'un pays contribue puissamment au façonnement de son identité. Le Commissariat demande au gouvernement Chrétien de recruter davantage d'immigrants francophones pour qu'ils s'établissent à l'extérieur du Québec, que ses politiques correspondent mieux à ses déclarations pompeuses sur la dualité linguistique.

Chaque recensement de Statistique Canada montre l'affaiblissement des communautés francophones minoritaires. Victimes de «transferts linguistiques», euphémisme bureaucratique pour désigner l'assimilation galopante, ces communautés doivent aussi composer avec une forte dénatalité. Pour les empêcher de disparaître et contribuer à leur épanouissement, l'étude recommande à Ottawa «d'adopter une approche intégrée en élaborant des objectifs, des règlements et des politiques en vertu de la Loi sur les langues officielles et contribuer ainsi beaucoup plus efficacement au ressourcement démographique équitable des communautés de langue officielle». L'étude rappelle que le Canada ne prend aucune mesure directe pour recruter des immigrants francophones à l'étranger et suggère au gouvernement fédéral de prendre des initiatives à cet égard.

Capacité d'intégration

Fort bien. Mais encore faudrait-il que les communautés francophones aient une capacité d'accueil et d'intégration. Ne versons pas dans l'angélisme. Quand on considère que l'Ontario a tout tenté, officiellement et officieusement, pour rayer de la carte l'hôpital Montfort, on comprend que le problème demeure entier, car il relève autant d'Ottawa que de la volonté des provinces, qui ont compétence dans l'éducation et la santé.

C'est, entre autres choses, pour cette raison que la capacité d'accueil de ces communautés demeure, dans la meilleure des hypothèses, problématique. Les francophones minoritaires doivent se battre sans relâche pour la survie de leur culture, de leur langue et de leurs institutions. Pour qu'elles puissent accueillir et intégrer des immigrants qui parlent la même langue qu'eux, il leur faudrait jouir d'un minimum vital dont elles ne disposent pas. Dans toutes les provinces sauf en Ontario et au Nouveau-Brunswick, les francophones n'ont accès qu'à une éducation minimale dans leur langue maternelle. On constate de nombreuses lacunes et un manque de volonté évident des gouvernements provinciaux à leur remettre leur portion congrue.

Au chapitre des services de santé et sociaux, tout ou presque est à faire et rien n'est garanti. Le cas Montfort, dont la bataille s'est déroulée en plein coeur de la capitale du pays, constitue à lui seul une sinistre référence sur la «dualité linguistique canadienne». Sans les tribunaux, l'institution fondée en 1953 serait aujourd'hui démantelée. Dans les services sociaux, les communautés francophones n'ont pratiquement rien. Tout reste à faire.

Nous nous réjouissons que le Commissariat interpelle le gouvernement fédéral et lui rappelle que ses engagements doivent dépasser le stade des bonnes intentions. Il fallait du courage pour lancer ce pavé dans la mare et aborder un sujet sur lequel plane la conspiration du silence, en dehors du Québec. La question de l'immigration est fondamentale pour l'avenir du pays et l'étude du Commissariat bouleverse nombre d'idées reçues, pas seulement chez nos concitoyens anglophones.

Ce qu'elle propose à Ottawa, c'est un virage à 180 degrés. Du jamais vu. Des communautés francophones ont disparu; d'autres se meurent. Elles ont besoin de sang neuf, mais leur capacité d'accueil est limitée: gare au choc des cultures! Ces communautés auront besoin d'outils pour faciliter l'intégration des nouveaux arrivants.