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«« le français au Canada
Les francos ont gagné seuls Michel Vastel Le Soleil Le samedi 16 mars 2002
C'était un 16 mars. Il y a exactement cinq ans aujourd'hui. Des dizaines de bénévoles du mouvement S.O.S. Montfort sortaient les annuaires téléphoniques de l'Ontario. Ils appelaient les Lalonde, les Laplante ou les Laviolette, les Proulx, les Racine et les Séguin, tout ce qui sonnait français. Bien sûr, il leur arrivait de temps en temps de se faire répondre : « Sorry, I don't speak French ! » Mais dans l'ensemble, la campagne alla tellement bien qu'on en trouva assez pour remplir le centre municipal d'une capitale.
Il ne m'est arrivé que deux fois dans ma vie de troquer la plume du journaliste pour les savates du pèlerin. La première fois, c'était en juin 1990 : habitant à Ottawa, je n'avais pu me retenir de me laisser emporter par cette grande vague bleue qui déferlait sur la rue Sherbrooke à Montréal. Le Canada anglais venait de dire non à Robert Bourassa et à sa société distincte : un demi-million de Québécois lui répondaient en chantant, et en brandissant les drapeaux... (Et quelquefois le majeur !)
La deuxième fois, c'était ce samedi 22 mars 1997. Résidant de Montréal, je n'avais pu m'empêcher de reprendre la route 17 à l'envers, comme les saumons remontent à leurs souvenirs, et de me compter parmi les 10 000 personnes qui criaient des « Jamais ! » sous une ondée de bannières vert et blanc. Dix-sept ans d'Ontario, cela ouvre les yeux — les oreilles devrais-je dire ! — et impose la solidarité. Car pour moi, l'hôpital Montfort n'était ni un « établissement » ni une facility comme le disait l'article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés (à propos des écoles).
Montfort, et le Dr André Gauthier, c'était un rendez-vous, d'autant plus facile qu'il était voisin. Et généralement urgent ! Quand une de vos filles, faisant ses travaux de bricolage, se coupe le poignet avec une lame de rasoir, vous craignez forcément le pire en pensant à ses talents de violoniste. Quand une autre bouffe les champignons du jardin que vous croyez forcément vénéneux, vous êtes bien content de trouver une salle d'urgence... Sans file d'attente !
Montfort c'était une façon de faire de la médecine familiale, de quartier, en français de surcroît. N'allez surtout pas croire que cela ait pu exister ailleurs. Quand un grand Maître du CHEO (prononcer « Chî-i-ô » comme dans Children's Hospital of Eastern Ontario), vous a expliqué une fois dans votre vie, en anglais, les mystères de la génétique et le caractère fatal d'une trisomie 13, vous savez ce que cela veut dire un établissement « bilingue »... Même dans une région où le nombre justifierait autre chose.
Puis Montfort est devenu un beau projet politique. Un beau défi aussi que la Commission de restructuration des soins de santé de l'Ontario lançait aux francophones de la province. On verrait bien combien ils seraient à se lever ! Les Franco-Ontariens, depuis longtemps, avaient pris l'habitude de se taire : rouges à Ottawa, bleus à Toronto, ils attendaient qu'on leur dise quoi penser avant de protester ou d'approuver.
En mars 1997, il se passa quelque chose... Je me souviens du collègue Charles Burroughs qui ordonnait : « Justifions notre nombre ». De l'ami Pierre Bergeron qui lançait « Debout ! » en mettant Le Droit au service d'une pétition qui recueillerait plus de 100 000 signatures. « Comme en 14 ! » diraient les « poilus » de France. « Comme en 1913 », disaient les fondateurs du journal qui, après s'être battus pour apprendre en français, se battaient maintenant pour mourir en français.
Et je me souviens aussi de cette petite bonne femme, Gisèle Lalonde, insolente comme une ancienne mairesse — de Vanier —, dont on riait parfois. Jusqu'à ce qu'on compte les milliers de citoyens prêts à la suivre. Et de Michel Gratton, l'ancien collègue devenu relationniste, qui brandissait les pancartes au nez du premier ministre, Mike Harris, tout en distribuant ses communiqués aux journalistes qui l'accompagnaient.
Mais je me souviens surtout de ce moment de silence, car ce n'était rien d'autre que la maladie imposait à Jean-Robert Gauthier, ce sénateur libéral qui n'avait pas peur de se tenir debout devant Pierre Trudeau et qui, cloué à son fauteuil roulant, n'avait plus que l'image de sa seule présence pour soulever une foule.
Il faut se souvenir de cela, partout au Québec où le gouvernement ne fit guère preuve d'empressement, pour dire le moins ! Il faut se souvenir de cela aussi dans cette capitale fédérale où les politiques — à l'exception des bloquistes — se défilaient comme devant les dinosaures d'un conseil municipal qui refuseraient d'adopter le bilinguisme officiel. L'unanimité est plus empressée, au Parlement du Canada, lorsqu'il s'agit de voter les crédits pour un nouveau musée ou une nouvelle avenue de la Confédération.
Après la manifestation du 22 mars 1997, les politiciens ont fini par se présenter à l'hôpital. Le malade était déjà sorti des soins intensifs, un nouveau directeur du mégahôpital d'Ottawa, un certain David Levine — un séparatiste imaginez-vous ! —, avait promis de concocter une solution. Et les politiciens fédéraux se cherchaient une porte de sortie...
Comme toujours, ce sont les juges qui la leur ont donnée, et c'est sans doute Michel Bastarache, un autre minoritaire, un Acadien, qui leur a foutu la frousse de la Cour suprême. En 1999, le juge Bastarache établit qu'il « ne peut y avoir de véritable liberté d'expression linguistique s'il est interdit de se servir de la langue de son choix... » Cela concernait un petit voyou de langue maternelle française, néanmoins accusé de meurtre. Il voulait, en Colombie-Britannique imaginez-vous, être jugé en français ! C'était aussi pire que vouloir se faire soigner en français en Ontario...
Bref, grâce à Montfort, la minorité française du Canada a fait un grand pas, ce qui l'avance plus qu'une autre génuflexion. Maintenant debout, les « Francos de Vanier » comme on les surnommait autrefois, n'auront plus le droit d'exister en silence. C'est un défi plus gigantesque encore que de sauver quatre murs et un hôpital...
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