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«« Loi 101
Le Conseil dit «supérieur» de la langue française - Une coquille
videGuy Rocher Guy Rocher est du département de sociologie et du Centre de recherche en
droit public de l'Université de Montréal. Le Devoir Le mercredi 15 mai 2002
Opinion - Quand la ministre responsable de la Charte de la langue
française, Diane Lemieux, a annoncé, l'hiver dernier, son intention de fusionner
les quatre organismes créés par la loi 101, nous avons été nombreux à exprimer
notre opposition à ce projet et à faire part de notre inquiétude au sujet de ses
conséquences (Le Devoir, 9 et 10 février 2002). Nos objections et réticences
n'ont pas convaincu la ministre Lemieux, comme le montre le projet de loi 104
qu'elle vient de déposer à l'Assemblée nationale (Loi modifiant la Charte de la
langue française).
Constatons d'abord la disparition de la Commission de
protection de la langue française, chargée jusqu'à présent de recevoir les
plaintes ayant trait aux écarts à l'application de la loi 101. Depuis longtemps,
ceux qui considéraient l'existence et les fonctions de cette commission comme un
irritant souhaitaient son abolition. Le Parti libéral, pour sa part, s'y était
essayé, puis avait réussi à s'en débarrasser. La ministre Louise Beaudoin, alors
qu'elle était ministre responsable de la Charte de la langue française, l'avait
rétablie dans ses fonctions. Voilà que sa successeure la fait disparaître. S'il
est élu, le Parti libéral n'aura pas à le faire: Mme Lemieux y a vu.
Une
ombre de conseil
Cependant, fort heureusement pense-t-on, le Conseil de
la langue française est sauvé. Il pourra continuer à remplir sa fonction
d'organisme-conseil indépendant. Mais quel conseil! Le projet de loi 104 ne
conserve que l'existence d'un conseil, ou plutôt à peine l'ombre de l'existence
d'un conseil. Pour l'apparence, quoi! Les fonctions du Conseil sont maintenant
versées dans le nouvel Office québécois de la langue française.
Comme le
dit clairement l'article 160 du projet de loi, c'est maintenant l'Office de la
langue française qui «surveille l'évolution de la situation linguistique au
Québec [...] notamment en ce qui a trait à l'usage et au statut de la langue
française ainsi qu'aux comportements et attitudes des différents groupes
linguistiques».
Or c'est précisément là ce que faisait le Conseil de la
langue française depuis 25 ans. Mieux encore: le projet de loi crée au sein de
l'Office un «comité de suivi de la situation linguistique» dont les membres
seront nommés par l'Office. De plus, comme une grande partie des fonctions du
Conseil reviendront désormais à l'Office, il est donc tout naturel que le projet
de loi prévoie (article 44) que le personnel (les chercheurs et analystes, sans
doute) du présent Conseil pourra être transféré dans le futur Office, au gré du
gouvernement.
Que restera-t-il au Conseil supérieur de la langue
française? Il pourra donner «son avis au ministre» et le «conseiller». Mais
comment un conseil vidé de ses fonctions et de son personnel peut-il
sérieusement conseiller un ministre et donner des avis autorisés? Il est de
notoriété publique qu'un conseil consultatif, pour faire un travail valable,
doit s'appuyer sur un mandat clair et sur une équipe de chercheurs et
d'analystes. Où le nouveau Conseil puisera-t-il sa crédibilité? Il est trop
évident que la ministre a coiffé ce conseil émasculé, cette coquille vide, du
titre ronflant de Conseil «supérieur» pour camoufler le sort qu'on lui a fait
subir. Voilà l'art «politique» de jeter de la poudre aux yeux.
À
l'intérieur de l'Office, le «comité de suivi de la situation linguistique» sera
composé de quelques membres bénévoles, nommés par l'Office lui-même. Ce comité
fera le travail de l'ancien Conseil, mais sous l'autorité de l'Office,
c'est-à-diresans l'indépendance nécessaire à cette fonction.
C'est
précisément le retour à la situation d'avant 1976, c'est-à-dire avant la loi
101, que nous dénoncions dans notre lettre des 9 et 10 février derniers, lorsque
nous écrivions qu'avant la loi 101, «l'Office était constamment en conflit
d'intérêt avec lui-même, se trouvait souvent juge et partie». Comment peut-on
croire et affirmer qu'en créant ce nouvel office hybride, chargé tout à la fois
d'appliquer la loi 101, de juger de son application et de recevoir les plaintes,
on ait vraiment fait avancer la cause de la langue française au
Québec?
L'oeil du ministre
L'avenir est d'autant plus inquiétant
que le projet de loi 104 politise l'application de la loi 101 et la recherche
sur la situation linguistique. En effet, la ministre innove: le «sous-ministre
associé responsable de la politique linguistique» siégera désormais de droit et
«à titre permanent» à la direction de l'Office québécois de la langue
française.
Le projet de loi précise qu'il n'aura pas droit de vote: c'est
bien la moindre des choses. Mais il sera le seul membre à pouvoir «désigner une
personne pour le suppléer». L'oeil et le bras du ministre se trouveront ainsi en
permanence au coeur du nouvel office.
Dans son mémoire à la commission
Larose, l'Association pour le soutien et l'usage de la langue française (ASULF)
proposait de dépolitiser la direction de l'Office de la langue française en
faisant nommer par l'Assemblée nationale «la personne chargée de diriger cet
organisme». Cette proposition n'a malheureusement pas été retenue par la
commission Larose.
De son côté, la ministre Lemieux va même dans le sens
inverse. Mieux encore, l'article 44 du projet de loi permet explicitement de
déplacer le personnel du Conseil vers l'Office «selon ce qui est déterminé par
le gouvernement», c'est-à-dire au gré des volontés et justifications du
gouvernement, par simple décret du conseil des ministres, à l'insu de l'opinion
publique.
Amender la loi 101
Bien sûr, il fallait d'urgence
amender quelques articles de la loi 101 pour combler le vide qui permettait de
passer par l'école privée anglaise pour obtenir le droit à l'école publique
anglaise. Puisqu'il fallait, à cause de cela, «toucher» à la loi 101, on aurait
pu espérer que le gouvernement actuel saisisse l'occasion pour mieux établir
l'autorité, les pouvoirs et l'indépendance des quatre organismes
existants.
Mais il aurait aussi - et peut-être surtout - pu et dû en
profiter pour combler les lacunes, depuis longtemps connues des experts, de la
loi 101 à propos du français dans les milieux de travail. Les amendements qu'il
propose à ce sujet sont bien timides et manquent de vision et d'audace en regard
des corrections importantes qu'il aurait fallu apporter pour, par exemple,
conférer aux comités de francisation des entreprises les pouvoirs nécessaires à
l'efficacité de leur action, voire pour entreprendre la francisation des
entreprises de 50 employés et moins, où se retrouvent un grand nombre de
travailleurs immigrants.
Après la langue de l'enseignement, la langue des
milieux de travail est le lieu stratégique pour l'avenir du français au
Québec.
Mais nous avions trop rêvé et vu trop grand en attendant ce
projet de loi, depuis longtemps promis. Nos espoirs sont déçus. Ce n'est hélas
pas ce projet de loi 104 qui aura comblé nos attentes, bien loin de là.
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