«« Le français au Canada

Harper veut-il abolir le bilinguisme institutionnel?

Jean-Robert Gauthier
L'auteur est sénateur.
La Presse - Le mardi 28 mai 2002


Je suis heureux de constater que le chef de l'opposition officielle, Stephen Harper, appuie la dualité linguistique. «Le Canada est un pays ayant deux langues officielles», écrit-il dans La Presse du 23 mai.

L'anglais et le français sont des langues égales partout au Canada dans tout ce qui relève du fédéral. C'est la constitution du pays qui l'affirme à l'article 16. À ce sujet, M. Harper écrit: «Voilà pourquoi l'Alliance canadienne croit que les institutions fédérales devraient fournir les services fédéraux dans les deux langues, où c'est raisonnable de le faire, - c'est-à-dire où les communautés anglophones et francophones cohabitent.»

Il n'y a pas de problèmes là non plus, car cohabiter veut dire vivre ensemble. Évidemment, cette cohabitation demande un minimum de respect, de tolérance et de soutien. Selon Statistique Canada, 17% de la population est bilingue, 67,1% sont unilingues anglais, 14,3% unilingues français et 1,7% ne parlent ni l'anglais ni le français.

Le hic c'est quand M. Harper et son parti de l'Alliance canadienne ajoutent le facteur de quantification, et je cite: «Notre politique protégerait les droits des communautés minoritaires dans les deux langues en offrant des services dans toutes les villes et tous les villages où la réalité linguistique le justifie. Nous avons établi cette protection à un seuil minimum de 10%...»

M. Harper et ses alliancistes s'engagent ici dans une polémique avec les communautés de langues officielles vivant en milieu minoritaire. Cette politique du nombre en matière linguistique est dangereuse pour le Canada tout entier. Au lieu de protéger, encourager, promouvoir l'épanouissement et l'existence même des communautés, M. Harper pratiquerait le «gerrymandering» à l'américaine et découperait les régions où le nombre le justifie d'après le recensement démographique afin de réduire les services dans l'autre langue officielle.

«Un droit, c'est un droit...»

Les Canadiens et les Canadiennes ont rejeté cette formule à maintes reprises. «Là où le nombre le justifie» ne s'applique pas à un droit fondamental. Va-t-on compter les sourds, les aveugles, les handicapés, les personnes âgées, etc., avant de leur donner des droits? On ne doit pas compter les Canadiens de minorité de langues officielles pour leur retirer leur droit constitutionnel. Ce n'est pas équitable, ni juste, ni honnête, ni respectueux quand on quantifie les droits linguistiques fondamentaux comme le suggère l'Alliance de M. Harper. Un droit, c'est un droit, c'est un droit...

Tant qu'aux pratiques d'embauche dans les services publics fédéraux, l'armée et la GRC, M. Harper propose d'ouvrir ces postes aux unilingues. M. Harper devrait savoir que 75% des postes actuellement sont unilingues. La participation des anglophones se maintient à 72%, celle des francophones à 27%, cite le Rapport annuel sur les langues officielles 2000-2001 de la présidente du Conseil du Trésor. Où est le problème? M. Harper propose-t-il d'abolir le bilinguisme institutionnel?