«« Les états généraux de la langue française - Rapport

Essais québécois
- Le Québec français est-il encore légitime?

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 22 et dimanche 23 juin 2002


Que reste-t-il, un an plus tard, de la Commission des états généraux sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec, dirigée par Gérald Larose? Que pouvait-il en rester, d'ailleurs? Dans un ouvrage polémique ironiquement intitulé Larose n'est pas Larousse, Victor-Lévy Beaulieu, Charles Castonguay, Pierre Dubuc et Jean-Claude Germain proposent des «regards critiques» dévastateurs sur cette opération de diversion qui n'aura servi, au total, qu'à noyer le poisson de l'avenir du Québec français.

Le mathématicien Charles Castonguay est catégorique : la commission Larose a été une imposture. Son insistance sur l'indice bidon de langue d'usage public lui aura permis de nier la «baisse régulière du poids des francophones» dans la province et dans la région métropolitaine depuis dix ans, de même que l'«essoufflement de la francisation dans le monde du travail», et de refuser de s'interroger sur «l'incidence du libre choix de cégep sur les transferts linguistiques». En d'autres termes, pour ne pas «réveiller les vieux démons», la commission s'est contentée d'un «y a pas de problème» au mépris de données statistiques inquiétantes.

Larose, pourtant, avait annoncé ses couleurs en affichant son intention de se préoccuper de l'essentiel, c'est-à-dire du statut de la langue qui, quoi qu'en disent certains beaux esprits, se trouve toujours en amont de sa qualité. Sa détermination, de toute évidence, a été ébranlée en cours de processus puisque l'exercice n'aura accouché que d'un discours mou à propos du «bien perler» français.

Jean-Claude Germain ironise : «Bref, quand on ne peut plus tergiverser, branler dans le manche ou stâller plus longtemps : le temps est mûr pour lancer une nouvelle campagne du Bon parler français. Ça marche à tout coup. [...] Lorsque rien ne va plus, cher collègue, blâmez l'orthographe et la grammaire pour toutes les fautes de la société. C'est une riposte imparable pour détourner l'attention et occulter les débats.» Au combat visant à assurer la nécessité du français au Québec (statut de la langue), la commission aura donc préféré la rengaine de sa qualité, qui consiste à mettre la charrue devant les boeufs. À quoi bon, en effet, maîtriser une langue dont l'usage serait en net recul social ?

Ce débat, évidemment, n'est pas étranger à celui qui concerne la substance du nationalisme québécois. À ce sujet, Pierre Dubuc rappelle avec raison que la nouvelle croisade en faveur d'un nationalisme strictement civique recèle les dangers de couper «la nation québécoise de ses racines historiques» et de nier les rapports nécessaires entre langue et culture.

Le projet du Québec français est-il encore légitime ? En laissant entendre, écrit Castonguay, que «"Maîtres chez nous" et "Québec français" n'avancent plus du même pas, bras-dessus bras-dessous» (sic), la commission Larose suggère que non. Les Québécois accepteront-ils cette démission nationale ? Telle est la question que posent les collaborateurs de L'Aut' Journal qui signent cette invitation à la mobilisation.

Le français est-il réactionnaire  ?

«Dans la localité, écrivait Fernand Dumont dans Genèse de la société québécoise, parler l'anglais était considéré comme le comble du savoir, presque l'accès à la métaphysique. Nos parents ne manquaient pas de nous le rappeler.» Avons-nous réellement surmonté cette aliénation séculaire ? Notre rapport à l'anglais s'est-il vraiment affranchi de la culpabilité qui nous fait à la fois regretter de ne pas le maîtriser comme en sont capables les «autres» qui nous entourent, à la limite de ne pas l'avoir pour langue maternelle, et craindre notre mise à l'écart de la modernité en cas de résistance à son hégémonie ?

Sommes-nous, aujourd'hui, convaincus de notre droit à être ce que nous sommes, c'est-à-dire des francophones d'Amérique, alors que de partout fuse une propagande qui martèle que la langue des affaires, de la science, de la technique, des «choses qui comptent» quoi, n'est plus la nôtre mais celle que nous avons même l'outrecuidance, parfois, de considérer comme une menace à notre être ? Quand un premier ministre, indépendantiste par surcroît, affirme qu'il ne pourrait plus se regarder dans le miroir s'il légiférait avec un peu d'énergie pour défendre sa langue, n'exprime-t-il pas par là l'illégitimité d'un combat, celui du Québec français, qui concerne pourtant la substance même de la nation qu'il dit vouloir mener à son émancipation ?

Dans La Grande Langue, un essai-fiction violemment ironique sous-titré Éloge de l'anglais, l'écrivain André Brochu met en scène les ravages existentiels engendrés par cette culpabilité aliénante. D'abord publié en 1993, en édition originale, en réaction à la loi 86 qui réhabilitait l'usage d'autres langues que le français, c'est-à-dire l'anglais, dans l'affichage, ce pathétique et douloureux monologue québécois du renoncement à soi-même est une sorte de version intellectuelle du Gratton de Falardeau.

Le narrateur de Brochu, tout comme le gros épais du cinéaste, veut la puissance, la force et, surtout, l'adéquation au réel (souvenez-vous du «faut être réaliste, câlisse» de l'autre). Pour y parvenir, il doit se libérer de «cette foi abjecte dans un pays à [lui]» qui le pourrit et, partant, intégrer dans une lente agonie le discours de l'autre sur lui.

Zélé, il vocifère donc que «le nationalisme des minorités est rétrograde et mène droit au fascisme», que «la honte est la seule véritable patrie d'un amas de tarés baragouinant leur français de marécage», il se conditionne à considérer Lionel Groulx comme un «vieux cancrelat» qui «disait des messes noires sur le cadavre de petits anglophones» et il vomit «ces bizarres déchets d'humanité qui, sur les bords du Saint-Laurent, ont pendant un moment prétendu ériger leur particularité linguistique et culturelle en système de survie, au mépris des droits de l'homme qui stipulent l'alignement sur l'universel». Ah, que vienne donc le salut par l'anglais, puisque «parler la Langue représente pour [les Québécois francophones], dans l'ordre des choses de l'esprit, l'équivalent de ce que fut la verticalisation pour l'espèce humaine».

Personne, bien sûr, comme ce fut le cas avec Gratton, ne se reconnaîtra dans cet apostat exalté qui tire jouissance de son masochisme identitaire. Cela ne voudra pas dire pour autant que c'est la fiction qui l'emporte dans cet essai ravageur.

louiscornellier@parroinfo.net

Larose n'est pas Larousse
Regards critiques - La Commission des états généraux sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec
Charles Castonguay, Pierre Dubuc et Jean-Claude Germain
Préface de Victor-Lévy Beaulieu
Éditions Trois-Pistoles - Éditions du Renouveau québécois
Paroisse Notre-Dame-des-Neiges
Montréal, 2002, 112 pages

La Grande Langue
Éloge de l'anglais
André Brochu
Éditions XYZ
Montréal, 2002, 80 pages