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Les Journées mondiales de la jeunesse de 2002 à Toronto -
L'Amérique française ignorée
Jean-Marc Léger Journaliste
LeDevoir mercredi 10 juillet 2002
Voici bientôt 20 ans, le pape Jean-Paul II, coutumier de gestes éloquents et symboliques, adaptés à notre époque, a eu l'heureuse initiative de susciter les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) qui, tous les deux ans environ, rassemblent en un lieu donné des centaines de milliers de jeunes catholiques pour une grande manifestation d'affirmation et de solidarité. À ce jour, une dizaine de ces rencontres internationales ont eu lieu, notamment à Paris, aux Philippines, en Pologne, aux États-Unis, à Rome et en Amérique latine.
La prochaine rencontre mondiale se déroulera, comme on le sait depuis longtemps, à Toronto à la fin juillet. Il est permis de s'interroger sur le bonheur de pareil choix. Voilà une dizaine d'années, la première manifestation des JMJ en Amérique du Nord a eu lieu à Denver, aux États-Unis : fort bien. Mais la deuxième édition de ce rassemblement mondial en terre nord-américaine se tient de nouveau dans une grande ville anglophone alors que Québec ou Montréal, la première de ces deux villes surtout, offrait l'éminent, le précieux avantage d'un témoignage historique et culturel singulier.
Cela aurait représenté l'occasion de proposer aux jeunes catholiques du monde entier et à bien d'autres jeunes un message original au lieu du tout uniforme anglo-américain.
Diversité des cultures
Dieu sait que le dialogue des cultures ainsi que la préservation et la défense de la diversité des cultures constituent une préoccupation majeure de notre temps, du moins si l'on en croit les multiples déclarations faites en ce sens depuis quelques années, notamment dans les milieux politiques et économiques internationaux, souvent acteurs, en même temps, de l'uniformisation qu'ils font mine de dénoncer. À cette cause fondamentale du salut des cultures, toutes ou presque menacées, l'Église est au premier chef sensible, comme l'a souligné le pape actuel, tant cultures et valeurs spirituelles sont liées.
Une grande, une éloquente occasion de l'illustrer a été perdue par le choix de la métropole du Canada anglais pour accueillir les 17es JMJ. Ce fut là ignorer assez allégrement le rôle capital de la Nouvelle-France puis du Canada français dans l'enseignement de la foi chrétienne, dans la diffusion du catholicisme et dans l'essor de l'Église en Amérique du Nord. C'est en français que l'Évangile a été enseigné sur ce continent pendant plus de deux siècles et demi par des prêtres, religieux et religieuses, laïcs, francophones. L'évêque de Québec dirigea pendant longtemps un diocèse à la mesure du continent et la plupart des diocèses d'Amérique du Nord sont issus, directement ou indirectement, de ceux de Québec et de Montréal.
Dans le choix des lieux d'accueil de manifestations de pareille importance, le Vatican s'en remet le plus souvent, ce qui est normal, à la recommandation de l'épiscopat du pays hôte, en l'occurrence la Conférence des évêques du Canada. Le choix de Toronto fut-il unanime ? Les facteurs d'ordre historique et culturel ont-ils été pris en compte ? L'Assemblée des évêques du Québec a-t-elle consenti aisément au choix de Toronto en tirant un grand trait sur l'histoire, la langue et la culture ? Ou encore, cette assemblée a-t-elle considéré que l'Église québécoise dans son sens le plus large (avec l'ensemble de ses institutions et associations) n'était pas en mesure d'accueillir efficacement un million de jeunes venus du monde entier ? Ou n'a-t-elle pas trouvé auprès des pouvoirs publics le large concours qu'elle était fondée d'en attendre pour pareil événement ? De toute façon, la réponse ne saurait avoir aucun effet à court terme, mais la question vaut d'être posée.
La revanche
de Mgr Bourne ?
Comment ne pas rappeler, à ce propos, l'incident retentissant du Congrès eucharistique international de Montréal, en septembre 1910, alors que l'archevêque de Westminster, primat de l'Église catholique d'Angleterre, l'un des nombreux orateurs de la cérémonie de clôture du congrès, à la basilique Notre-Dame, invita, à la stupeur générale, les Canadiens français à passer progressivement à la langue anglaise dans l'intérêt de l'unité du pays «et de l'unité de l'Église canadienne».
C'est alors qu'Henri Bourassa, orateur également prévu, abandonnant son texte, improvisa (à la suggestion discrète et avec l'encouragement de l'archevêque de Montréal) une réplique restée célèbre où, avec courtoisie mais clarté, respect mais fermeté et conviction, il rappela le droit sacré de chaque peuple à sa langue et à sa culture et fit à Mgr Bourne un bref mais percutant cours d'histoire de l'Amérique en soulignant l'antériorité de la présence française et le rôle du français dans la diffusion du christianisme sur ce continent.
Une interminable ovation de la foule, debout, salua cette intervention; le cardinal légat du pape vint serrer la main de Bourassa, l'archevêque de Montréal lui donna l'accolade tandis que Mgr Bourne, isolé, ignoré, semblait ne pas comprendre ce qui lui arrivait. Le discours de Notre-Dame de Bourassa est resté célèbre : la presse canadienne-française, toutes tendances et tous partis confondus, le clergé entier et l'opinion publique furent unanimes, dans les jours suivants, à saluer et à célébrer l'intervention du grand homme politique et grand journaliste, fondateur du Devoir.
«Old French Quebec» ?
Prix de consolation : quelques milliers de jeunes visiteurs viendront faire un séjour d'information et de tourisme dans le «Old French Quebec», coup de chapeau à cette prétendue «diversité des cultures», qu'on va sans doute célébrer de nouveau, sans rire, à cette occasion. Du moins, nous pourrons rappeler aux visiteurs, si tant est que cette évocation puisse les intéresser, l'origine française de Toronto, fondée en 1748 sous le nom de Fort-Rouillé (en l'honneur du ministre français de la Marine de l'époque) par le gouverneur général de la Nouvelle-France, M. de La Galissonnière, implantation qui fut volontairement détruite en 1759 pour empêcher sa chute aux mains des envahisseurs anglais. Il est douteux que les citoyens de la Ville reine rappellent eux-mêmes aux visiteurs ce fait historique.
Cela dit, je ne peux, catholique, que souhaiter ardemment la réussite de cette grande manifestation, pour sa valeur de témoignage et pour ses retombées spirituelles. Il reste que la décision de tenir ces JMJ à Toronto a constitué à la fois une faute sur les plans socioculturel et politique au sens large ainsi qu'une injustice sur le plan historique. Il y aura eu quelque part, incontestablement, un... pas de clerc.
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