«« Le français au Canada

LE PAPE À TORONTO :

À CONTRE-COURANT DE L’HISTOIRE

Christian Gagnon
TRIBUNE LIBRE 29 juillet 2002


On attendait 750 000 pèlerins du monde entier aux Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) de Toronto. Il n’en sera finalement venu que 210 000. Les organisateurs attribuent la différence aux effets des attentats du 11 septembre 2001 qui auraient découragé bien des gens de prendre l’avion. L’explication est un peu courte. Les deux précédentes éditions des JMJ avaient eu lieu à Rome et Paris, capitales de pays très majoritairement catholiques où les populations locales ont largement contribué à gonfler les rangs des pèlerins venus d’ailleurs. Quant à l’Ontario, l’immigration internationale a beau avoir beaucoup changé son visage, les protestants y demeurent le principal groupe religieux (44% selon le recensement de 1991). Et exception faite du Nouveau-Brunswick, les autres provinces du Rest of Canada sont encore davantage des fiefs protestants.

N’empêche qu’une messe célébrée par le pape à Toronto devant plus de 800 000 fidèles constitue une fulgurante revanche des catholiques du Canada – surtout des francophones – sur l’histoire. Pensons seulement à tous ces orangistes foncièrement anti-papistes du 19ième siècle dont l’influence considérable conduisit d’abord à l’abolition des écoles catholiques, essentiellement françaises, du Nouveau-Brunswick en 1870, puis de celles du Manitoba en 1889.

En Ontario, on rendit l’anglais obligatoire pour les enseignants en 1885. Puis les manuels de langue française furent interdits en 1889 et l’année suivante, la loi imposait l’anglais comme seule langue de communication dans les écoles «à moins que l’élève ne comprenne pas l’anglais». Enfin, l’infâme règlement 17 de 1912 donnait le coup de grâce en faisant de l’anglais l’unique langue de l’enseignement en Ontario. Toutes ces mesures visaient à limiter l’influence du catholicisme à l’extérieur du Québec, province que méprisaient bien des gens comme George Brown, père de la Confédération et éditeur du journal torontois The Globe durant toute cette période. «Qu'on les laisse voter des lois pour leurs couvents et autres singeries, gaspiller les fonds publics pour satisfaire le moindre caprice des papistes et détruire le système d'enseignement public», disait-il des Canadiens-français, majoritaires au Québec. Et que dire des Métis qui eurent le malheur d’être catholiques.

Décidément, si le fondateur du Devoir, Henri Bourassa, avait été témoin de ce qui vient de se passer à Toronto, il se serait probablement écrié, «Louis Riel est vengé !»

Christian Gagnon
Montréal