«« Le français au Canada

Les limites de la réalité

Pierre Gravel
La Presse - Le mercredi 31 juillet 2002


Éditorial - À peu près tout le monde en convient: le dossier d'Air Canada en matière de bilinguisme est pitoyable. Là où les avis divergent, c'est sur les moyens à prendre pour améliorer les choses.

Pour le comité mixte du Sénat et de la Chambre des communes chargé de surveiller l'application de la Loi sur les langues officielles, la solution est aussi simple que radicale: la seule façon de faire comprendre le bon sens au transporteur aérien qui a déjà été maintes fois averti, c'est de lui imposer une amende chaque fois que des infractions sont prouvées.

Aux yeux du gouvernement, au contraire, pas question d'appliquer des sanctions financières qui seraient un traitement particulier à Air Canada par rapport aux autres organismes publics régis par cette législation. Les mêmes mécanismes de surveillance doivent continuer à s'appliquer aux uns et aux autres. Et, au vu des efforts entrepris et améliorations qu'on a déjà pu observer, il n'y a pas de raison de penser que les dirigeants de la compagnie ralentiraient leurs efforts pour atteindre l'objectif fixé par la Loi.

Cette réaction officielle sera loin de satisfaire les sénateurs et députés qui, au terme de longues audiences, ont produit un rapport dont le titre décrit bien le profond scepticisme: «Air Canada: les bonnes intentions ne suffisent pas.» Un document d'une trentaine de pages présentant un portrait peu flatteur de la société à ce chapitre et débouchant sur 16 recommandations précises exprimant bien le ras-le-bol des observateurs et le souci de tout mettre en oeuvre pour brasser la cage.

On y suggère, outre des pénalités financières, de forcer Air Canada à sensibiliser tous ses employés et ceux de ses filiales à cette question; à mieux informer ses clients de leur droit d'exiger un service bilingue; à leur faciliter l'expression de leurs observations à ce sujet en fournissant des formulaire de plainte déjà affranchis et adressés au Commissariat aux langues officielles; à mettre au point une politique d'embauche de plus de pilotes bilingues, etc.

En repoussant d'emblée toutes ces suggestions, au nom du principe de l'égalité de tous les organismes devant la loi, Ottawa fait preuve d'un certain réalisme. Car, même si on est porté à croire que le gouvernement aurait bien le droit d'exercer une certaine pression pour que les choses s'accélèrent, il est non moins évident qu'on a ici une bonne illustration des limites concrètes du grand rêve de Pierre Trudeau d'un Canada qui serait officiellement bilingue, partout et toujours. Un bilinguisme qui, pour ceux qui y croient toujours sans restrictions ni nuances, devrait évidemment être spécialement évident dans un monde aussi visible et symbolique que la société aérienne dite nationale.

On aura en effet beau dire et beau faire, le bilinguisme n'est pas une religion dont tous les membres des deux groupes linguistiques doivent pouvoir se prévaloir dans toutes les circonstances ou dans les coins les plus reculés. Ce devrait tout au plus être le miroir d'une situation de fait ou, mieux encore, le reflet d'une attitude d'ouverture et de respect d'un groupe majoritaire face à un autre. Sur ce plan, des sanctions financières ne peuvent avoir qu'un effet bien limité. Et il faut savoir gré à Ottawa de laisser à Air Canada toute la liberté de traduire les limites réelles de la réalité canadienne.