«« Le français au Canada

Le rêve de Stéphane Dion

Bernard Descôteaux
Le Devoir - samedi 10 et dimanche 11 août 2002


Éditorial - Le rêve d'un Canada bilingue coast to coast que nous exposait cette semaine le ministre Stéphane Dion est un rêve impossible. Le non spontané venu du premier ministre de la Saskatchewan, Lorne Calvert, est un rappel qu'en matière de bilinguisme il ne faut pas compter sur la bonne volonté du Canada anglais. Ce qui était vrai hier l'est tout autant aujourd'hui.

L'appel lancé cette semaine par M. Dion s'appuyait sur les progrès réalisés au Nouveau-Brunswick en matière de bilinguisme. Ces progrès sont significatifs et il faut s'en réjouir. La promulgation, lundi, d'une nouvelle loi sur le bilinguisme, puis la reconnaissance, le lendemain, du statut de ville bilingue à Moncton resteront comme deux événements repères dans l'histoire du peuple acadien. Il en aura fallu des luttes et des batailles pour en arriver là. Ces succès, les Acadiens les doivent d'abord à eux-mêmes, à leur ténacité et à leur patience sans pareille.

La loi numéro 64 sur les langues officielles, adoptée à l'unanimité par les parlementaires du Nouveau-Brunswick au mois de juin, ne confère pas au français un statut d'égalité à l'anglais et à leurs locuteurs. Loin s'en faut. Elle garantit, dans une certaine mesure, l'accès à des services en français. Tous sont conscients dans la communauté acadienne qu'il s'agit d'un compromis qui, s'il est heureux à plusieurs égards, exigera beaucoup de vigilance pour que les institutions gouvernementales, tout particulièrement dans le secteur de la santé, respectent les principes à la base de cette loi.

Grâce à la force du nombre, les Acadiens ont réussi, depuis 40 ans, en fait depuis la petite révolution tranquille qu'a amorcée le gouvernement de Louis Robichaud, le premier Acadien à devenir premier ministre de cette province, à constituer un corpus de mesures qui ont permis de maintenir et de développer leur culture. Malgré cela, le statut de la minorité francophone du Nouveau-Brunswick n'est pas encore équivalent à celui de la minorité anglophone au Québec, ne serait-ce que pour l'accès aux services de santé.

Ce que les Acadiens ont réussi est difficilement atteignable par les minorités francophones des autres provinces qui, même en Ontario, ne peuvent s'appuyer sur la force du nombre comme ce fut le cas au Nouveau-Brunswick. Par exemple, la voix francophone en Saskatchewan est sans importance particulière aux yeux du gouvernement de cette province, qui a depuis longtemps opté pour une approche multiculturelle, plutôt que biculturelle, dans le domaine des minorités, comme l'a rappelé jeudi M. Calvert.

Dans ce contexte, les propos tenus cette semaine par M. Dion ne méprendront personne. Il pratique une forme d'angélisme qui ne vise qu'à cacher son impuissance. Lui-même est assez fin connaisseur de la société canadienne pour savoir qu'il n'y a rien, ou si peu, à espérer des provinces anglophones autres que le Nouveau-Brunswick. Le refus du gouvernement ontarien d'accorder un statut de ville bilingue à la nouvelle ville fusionnée d'Ottawa, en dépit des pressions répétées du gouvernement fédéral, en témoigne.

Ce n'est pas tant que le ministre des Affaires intergouvernementales manque de convictions au plan personnel, mais plutôt que son rêve d'un pays bilingue est démesuré et utopique. Démesuré parce que les Fransaskois n'ont pas besoin de jouir du même statut que les Acadiens du Nouveau-Brunswick ou que les anglophones du Québec. L'imposition d'un modèle unique de bilinguisme ne correspond pas à la réalité, ce qui entraîne le rejet que l'on connaît du modèle que nous a légué l'ancien premier ministre Pierre Trudeau. Ce rejet est tel que le gouvernement dont M. Dion fait partie n'est même pas capable d'appliquer énergiquement sa propre loi sur les langues officielles, comme il vient à nouveau de nous en donner l'exemple avec son refus de sévir contre Air Canada qui, depuis 35 ans, se moque de l'application de cette loi.

L'attitude du gouvernement Chrétien envers Air Canada est déplorable, ne serait-ce que parce qu'elle constitue un contre-discours. Pourquoi les provinces écouteraient-elles les appels d'un Stéphane Dion alors que le gouvernement fédéral, par ailleurs, n'est pas prêt à faire l'effort de faire respecter ses propres politiques en matière de bilinguisme ?

Pour inciter les provinces à imiter le Nouveau-Brunswick, M. Dion fait valoir que l'attitude des Québécois à l'égard du bilinguisme en serait influencée. Ce serait à voir, mais ceux-ci ont depuis longtemps cessé de croire aux miracles. Ils n'attendent plus rien des autres provinces et guère plus du gouvernement fédéral. Ce qu'ils savent, cependant, c'est que le poids des francophones au Canada ne cesse de diminuer. Il est difficile alors de suivre M. Dion dans la voie de ses rêves alors que la réalité a des allures cauchemardesques.

bdescoteaux@ledevoir.ca