|
«« Le français au Canada
Les propos pervers de Stéphane Dion
Michel Vastel
Le Soleil Le samedi 10 août 2002
Combien chausse-t-il ce ministre des Affaires intergouvernementales ? Cela permettrait de savoir s'il faut lui offrir de grands ou de petits plats pour le confort de ses orteils. Les déclarations de Stéphane Dion au Nouveau-Brunswick ont encore une fois réveillé de vieux démons qui, au Canada anglais, ont le sommeil bien léger. Il aurait pu y penser...
Le Nouveau-Brunswick est devenu, depuis lundi, la seule province officiellement bilingue du Canada. Ça, c'est un peu comme dire que le Canada est un pays officiellement bilingue ! S'il n'y avait pas le gouvernement fédéral pour graver des accents et des cédilles dans la pierre de ses édifices, on chercherait longtemps toute trace de bilinguisme à l'aéroport de Fredericton. Rendons tout de même hommage à Bernard Lord — et à ses prédécesseurs comme Louis Robichaud, Richard Hatfield et même Frank McKenna — tant ce n'est pas toujours évident d'imposer l'égalité du français et de l'anglais dans cette province qui a élu quatre députés du CoR , le Confederation of Regions Party, officiellement opposés au bilinguisme
Dans la foulée, Moncton s'est elle aussi déclarée bilingue. La ville du maire Jones sort enfin de sa grande noirceur. Voilà un beau pied de nez à la capitale du Canada elle aussi pointée du doigt par Stéphane Dion. Le perfide a en effet suggéré que l'Ontario impose le bilinguisme à la capitale du Canada ! Le sénateur Gerald Beaudoin devrait lui faire parvenir ses avis constitutionnels.
Mais d'où vient l'intérêt de M. Dion pour le bilinguisme « coast to coast » ? « Je pense que si les autres provinces étaient bilingues, de susurrer le ministre, un grand nombre de Québécois se sentiraient plus confiants. Une partie de l'inquiétude des francophones du Québec vient du fait qu'ils ont le sentiment que le français n'est pas assez appuyé à l'extérieur du Québec. Si chacun y mettait du sien, vous verriez que le Québec y mettrait du sien aussi. » Tiens, tiens...
Le chef de l'Alliance canadienne, qui espère prendre le pouvoir à Ottawa en tirant sur tout ce qui bouge en français, est sorti de sa torpeur estivale pour rabrouer le président du Conseil privé pour la Reine du Canada: « Le gouvernement fédéral ne devrait, en aucun cas, tenter d'imposer le bilinguisme aux provinces », proteste Stephen Harper. Lui au moins, il a le sens du partage des pouvoirs ! Ce doit être pour cela que les propos de Stéphane Dion n'ont suscité aucun écho au Québec.
Suggérer que le Québec suive l'exemple du Nouveau-Brunswick (sic !), souhaiter que le Québec « y mette du sien » dans ses rapports avec sa minorité anglaise, c'est injuste, et insultant. Le ministre doit passer plus de temps dans sa circonscription de Saint-Laurent-Cartierville que dans sa ville natale de Sainte-Foy. Il est surtout déconnecté de la province qu'il représente à Ottawa. Pas un libéral du Québec n'oserait proférer pareille hérésie et son ancien collègue Alfonso Gagliano, dans un de ces moments de candeur que j'adorais chez lui, n'a-t-il pas lancé: « Touchez pas à la Loi 101 ! »
Il fut un temps où le gouvernement du Parti québécois avait le courage de remettre les pendules à l'heure lorsqu'on le faisait passer, à New York aussi bien qu'à Toronto, pour un gouvernement oppresseur. C'était en 1978, au temps de René Lévesque. Le Secrétariat aux Affaires intergouvernementales canadiennes avait fait préparer, pour ses délégations de l'extérieur du Québec, un bilan des services — publics et privés — offerts aux minorités de langue française et anglaise.
Il est étonnant que cette étude n'ait pas été tenue à jour — peut-être parce qu'elle montrerait qu'il y a eu, effectivement, de modestes progrès. Il a fallu que Diane Lemieux en fasse officiellement la demande l'an dernier à ses fonctionnaires du SAIC. Et son successeur, Jean-Pierre Charbonneau, a réclamé en vain cette semaine des premiers résultats. « Dans ce débat, il faut être en mesure de faire des comparaisons », dit-il, m'assurant qu'il va exiger un peu plus de zèle de la part de ses fonctionnaires.
À ce chapitre, toute comparaison entre le Québec et le reste du Canada, est édifiante. Stéphane Dion lui-même reconnu cette semaine: « La communauté anglophone du Québec a beaucoup de moyens et de services en éducation et en santé que les minorités francophones à l'extérieur rêveraient d'avoir. » À l'autre bout du pays, à Vancouver, le président de la Fédération des francophones de Colombie-Britannique, Claude Provencher, disait au micro de Radio-Canada: « Moi j'aimerais, comme Franco-Colombien, être traité aussi bien que les anglophones du Québec... Le gouvernement du Canada est officiellement bilingue mais, tous les jours, on doit faire des représentations pour qu'il respecte ses engagements. Je me demande pourquoi il veut faire la leçon aux provinces. » Et vlan !
Ne parlons pas des écoles, des universités, des hôpitaux et des cliniques généreusement financés par le Québec, même là où, ailleurs, on se servirait de l'odieux article 23 de la Constitution pour prétendre que « le nombre ne le justifie pas ».
Et le bilinguisme, c'est bien plus que des services assurés dans deux langues par l'État. C'est une pratique et un respect quotidiens qui se vivent dans les magasins, sur les ondes, dans les théâtres et les cinémas, voire dans les journaux. À ce titre, les anglophones du Québec sont beaucoup mieux servis que les francophones, et personne ne s'en plaint.
Allez voir à Toronto, même à Fredericton — la capitale de « la seule province officiellement bilingue du Canada » — combien de postes de radio et de télévision, combien de cinémas et de théâtres nourrissent la vie en français. Essayez de faire vos emplettes en français dans la capitale du Canada. À Québec et à Montréal, pas un touriste ne se fait dire: « Désolé, je ne parle pas anglais... »
À vrai dire, c'est le Québec qui montre l'exemple, depuis toujours et surtout depuis qu'il a légiféré les droits linguistiques. Mais personne à Ottawa, surtout pas un Québécois, n'a encore eu le courage de le citer en exemple...
|