«« Le français à Montréal

LE FRANÇAIS SABOTÉ À L’HÔTEL DE VILLE

William Morris
TRIBUNE LIBRE 15.8.2002


Lettre d’opinion ponctuelle

Il se passe, à la Ville de Montréal, quelque chose de pas très catholique. Attention! Travail de sape en cours! Il se fait une œuvre de destruction, en profondeur, contre la langue française. N’approchez pas! Tranquillement, systématiquement, inexorablement, jour après jour, on attaque le caractère linguistique de Montréal « …ville de langue française » comme l’affirme, bravement, naïvement, l’article 1 de la nouvelle Charte de la Ville de Montréal.

Depuis janvier, j’ai assisté à presque toutes les assemblées publiques du Conseil de la Ville. J’ai aussi assisté à l’unique assemblée publique du Comité exécutif de la nouvelle Ville, le 19 juin, à partir de 9 heures.

On attaque la langue française de l’extérieur et de l’intérieur. De l’extérieur d’abord. Les banlieusards de notre Far West municipal, furieux d’avoir perdu leur autonomie, et revanchards, descendent en masse sur les assemblées du Conseil de notre « ville de langue française » et prennent le contrôle de la période des questions. Ils s’expriment, sauf exception rarissime, en anglais. Entièrement en anglais. Sans un mot de français. Pas un. Est-ce que les citoyens francophones de Toronto, ou de Brockville, ou de Sault-Sainte-Marie peuvent poser des questions en français devant leur Conseil de ville? Non, naturellement, puisque ce sont des villes de langue anglaise. Mais à Montréal, ça marche! L’ignorance et l’arrogance « vainquent sans péril, mais triomphent sans gloire ». Le 25 février, j’ai entendu des citoyens francophones unilingues se plaindre qu’ils ne comprenaient pas. Ils ne sont pas revenus. Ils ont été chassés par les cowboys du West Island.

De l’intérieur, on voit tous les conseillers au pouvoir, même francophones, répondre avec joie et enthousiasme en anglais aux questions posées en anglais, même s’ils ont été élus pour siéger au Conseil d’une « ville de langue française ». C’est un réflexe pavlovien. Mais à Londres, est-ce qu’un conseiller du Greater London Councile répondrait en gaélique écossais à un Écossais venu visiter la capitale du Royaume-Uni »? Au Conseil de ville de Paris, est-ce qu’on répondrait en langue bretonne ou catalane à des questions posées dans une telle langue? Non, car la loi est respectée là-bas. Ici, on tourne le dos à la loi et on l’ignore, sans avoir l’honnêteté de demander au Gouvernement d’effectuer une modification de la loi.

Évidemment une telle demande de modification exigerait des auditions publiques. Et justement, on n’en veut pas! La lumière se ferait sur les agissements de démolisseurs. C’est en catimini qu’on fait le meilleur travail de sape. Ce n’est pas tout. Certains conseillers prennent l’initiative de faire leurs commentaires en langue anglaise, même en dehors de toute période de questions. Ainsi, le 19 juin, lors de la première réunion publique du Comité exécutif, j’ai vu et entendu le membre de l’exécutif, l’estimable Robert Libman, l’ancien chef du Parti Égalité, qui combattit âprement la Charte de la langue française, faire un long commentaire à propos d’un projet de règlement sur le Conseil du patrimoine. Tout en anglais, sauf deux phrases en français au début. Ensuite, le conseiller Marvin Rotrand, qui agissait comme rapporteur du projet de création d’un bureau de l’ombudsman, fit une présentation proprement interminable, et entièrement en anglais!

On sait – car l’intéressé ne cesse de nous le rappeler – que ce Monsieur Rotrand est le conseiller municipal associé au Maire, pour la démocratie. Avec Monsieur Rotrand, la démocratie se vit en anglais. La démocratie est alors tellement plus conviviale… Par ailleurs, les Athéniens ont fondé et créé la démocratie occidentale. Pauvres Athéniens! Comment ont-ils pu se débrouiller sans connaître l’anglais? Le mystère persiste depuis des siècles.

Et que fait Son Honneur Monsieur le Maire dans tout cela? Il règne. Comme Louis XVI jadis. Il écoute les bons conseillers Libman et Rotrand avec un sourire ineffable. Il a l’air content, content comme tout, d’entendre ce joli monde s’exprimer en anglais dans une « ville de langue française », dans sa ville, la nouvelle ville qu’il est en train de bâtir, comme il se plaît à le dire et à le répéter à satiété. Cependant, ce n’est pas en grugeant les fondations qu’on peut élever une structure solide. A-t-il oublié le serment qu’il a prêté le 15 novembre 2001 et dont le texte, uniquement en français, se lit, en partie : « J’affirme solennellement que j’exercerai ma fonction de maire de la ville, conformément à la loi (…) »? On s’interroge.

L’histoire a voulu qu’on de mes ancêtres, du côté maternel, fut un Patriote de 1837, tué au combat. Si, par quelque miracle, il revenait ici, il n’aimerait pas ce qui se passe à l’Hôtel de Ville de Montréal. Ce qui s’y passe est une des plus vilaines choses qui soient. On enlève à une ville sa langue officielle. Le français sera de nouveau, à Montréal, une langue secondaire, une langue vaincue, la langue des subalternes, qui vont et viennent, de-ci, de-là, et qui font ceci ou cela, suivant les instructions reçues des maîtres.