«« Le français au Canada - Ontario

Chroniques de l'Ontario français

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 3 et dimanche 4 août 2002


Chronique - Spécialistes de rien, gérants d'estrade qui représentent, en quelque sorte, le point de vue du citoyen sur les aléas d'une actualité foisonnante et difficile à suivre, les chroniqueurs «libres» de nos médias, des billettistes en fait, travaillent à humaniser le flot d'informations quotidiennement déversé sur nos têtes.

Droit au coeur
Denis Gratton
Éditions Le Nordir
Ottawa, 2002, 250 pages

De face et de billet
Une chronique d'humeur franco-ontarienne
Normand Renaud
Éditions Prise de parole
Sudbury, 2002, 254 pages


C'est par leur entremise que les lecteurs (ou les auditeurs, dans le cas de la radio) établissent un lien intime avec leur journal, et par conséquent avec l'actualité dont il traite, et souvent se mobilisent plus particulièrement autour de certains sujets ou événements.

Des meilleurs d'entre eux, on attend moins qu'ils disent tout haut ce que plusieurs pensent tout bas, selon la formule fausse et éculée, mais plutôt qu'ils fassent ressortir, à partir d'un angle personnel à même de donner une direction de départ à la réflexion, la profondeur humaine de certains événements qui à la fois nous interpellent et nous confondent. Les chroniqueurs «libres», de nos jours, portent une immense responsabilité parce qu'ils incarnent l'humain en quête de sens dans un monde complexe aux repères sans cesse évanescents.

Aussi, si l'on accepte ces prémisses, il s'impose de conclure au rôle fondamental que jouent les représentants de cette confrérie en milieu minoritaire. Paroliers de ceux pour qui l'accès à la parole publique est un combat de tous les instants, ces voix indépendantes sont investies, dans ces circonstances, du devoir d'entretenir, de façon critique, un lien social sans cesse menacé de se défaire sous la menace permanente de l'assimilation. Être chroniqueur «libre» en Ontario français, par exemple, exige à la fois de secouer ses compatriotes afin qu'ils ne s'endorment pas et de parler en leur nom, d'être éveilleur et rassembleur.

Chroniqueur au Droit d'Ottawa depuis 1993, Denis Gratton n'appartient malheureusement pas à l'élite de ce type de journalisme d'opinion. Dénués de l'humour absurde qui fait la force des joyeux délires d'un Jean Dion, de la sensibilité déroutante qui anime l'univers d'un Pierre Foglia, de l'aisance carrée qui permet aux colonnes d'un Pierre Bourgault de rejoindre autant le professeur que le plombier, les textes de Gratton, réunis dans Droit au coeur, se caractérisent trop souvent par leur amateurisme stylistique et la légèreté de leur propos. Strictement anecdotiques et consensuelles, ses chroniques à sujets «humains» ne bousculent à peu près personne et baignent dans une idéologie pépère qui carbure aux bons sentiments propres à la classe moyenne. Nostalgique de l'enfance, attristé par les maladies infantiles et autres drames personnels, réconforté par les vacances en campagne qui reposent tant du tourbillon de l'actualité, Gratton se présente comme un gars ordinaire bien sympathique qui aime le bon monde, sa blonde et son fils, mais il ne parvient jamais à quitter la surface des événements, à entraîner son lecteur plus loin, à transcender le banal témoignage.

Heureusement, ses chroniques à caractère politique sauvent un peu la mise. On y sent son attachement intense et presque contagieux (mais là encore, pas assez) à sa communauté, dans ses commentaires sur la cause de l'hôpital Montfort, par exemple, et surtout dans le portrait sensible qu'il trace de Vanier, sa ville natale : «C'est ça, Vanier. Une corde à linge qui va jusqu'au bout du monde». Une chronique rédigée à l'occasion du référendum québécois de 1995 révèle aussi, de belle et honnête façon, la relation trouble entretenue par les Franco-Ontariens à l'égard du projet souverainiste : «Si j'étais Québécois, j'écouterais mon coeur, comme je l'ai toujours fait dans la vie. J'écouterais mon coeur, à mes grands risques et périls, et je voterais OUI. Mais je dois me taire lundi et espérer que le NON gagne. Parce que je suis égoïste, jaloux même. Je ne veux pas que le Québec quitte. [É] Parce que la bataille sera perdue pour les Franco-Ontariens si le Québec se sépare du Canada.»

Il y a là, pour nous, un appel, un cri du coeur, une douleur même, qui devrait ébranler notre indifférence à l'égard de nos cousins qui vivent chez les «Anglais». Le gros de l'oeuvre, toutefois, relève plutôt du divertissement anodin.

Renaud : la voix du Nord en lutte

Nettement plus tranchants, plus engagés, plus courageux même, les billets radiophoniques réunis par Normand Renaud dans De face et de billet révèlent une voix forte et audacieuse qui assume avec entrain la cause franco-ontarienne. Diffusés à l'origine sur la Première Chaîne de Radio-Canada dans le Nord de l'Ontario entre 1995 et 2000, ces petits textes sont ceux d'un journaliste lucide, attaché à son identité et conscient du fait que le respect des cultures, et de la culture en général, s'accommode mal d'un néolibéralisme qui se fait passer pour une «révolution du bon sens».

Résolument anti-Harris, Renaud ne ménage pas ses critiques à l'égard de ses concitoyens qui subissent sans réagir une politique du «bon sens» qui consiste à enlever aux pauvres pour donner aux riches. Découragé par la mesquinerie de l'idéal politique occidental de l'heure qui se résume à la volonté de « payer moins d'impôts», le chroniqueur se désole de notre myopie sociale collective : «On peut fermer n'importe quelle porte, repousser toutes les mains tendues. On peut submerger le public de tant d'annonces de réductions et d'élimination de services qu'on lui fait croire qu'il ne sert plus à rien de protester, ni même de s'émouvoir. On peut tout, sauf taxer davantage. [...] Quoi ? C'est tout ? C'est ça, le coeur au ventre, la grandeur d'âme du Canada ? Oui, voilà le fond de la politique de nos jours. Oh ! Il y a bien d'autres choses. Mais tout le reste -- toute réaction contre la pauvreté, la maladie, le chômage ou l'aliénation régionale -- est tempéré par ce principe sacré.»

Parmi les pages les plus belles et les plus justes de ce recueil, on compte aussi celles que Renaud consacre au sentiment d'abandon ressenti par les Franco-Ontariens. Abandon de la part d'une presse nationale plus soucieuse du sort des Anglo-Québécois, pourtant bien traités en général, que de celui, beaucoup moins réjouissant, des Canadiens français du Canada. Abandon de la part du gouvernement ontarien dont le bilinguisme de façade cache mal l'indifférence et le mépris. Abandon de la part des nationalistes québécois, trop souvent indifférents aux luttes franco-ontariennes et peu enclins à les intégrer à leur propre combat. Abandon, enfin, de la part de la jeunesse franco-ontarienne elle-même, séduite par les sirènes de l'assimilation, à qui Renaud réserve ce petit message de dignité : «Et j'ai compris qu'en parlant tout le temps anglais, je tournais au ridicule un courage que j'étais encore loin d'avoir montré moi-même.» Il ajoutera, plus loin, à l'intention des belles âmes qui s'attaquent aux anglicismes dans leur langue au lieu de l'anglicité de leur communauté et qui contribuent ainsi à l'insécurité linguistique des francophones, que «le bon français, c'est celui que nous parlons. Ce n'est sûrement pas celui que nous taisons». À bon entendeur québécois, aurait-on envie d'ajouter, salut !

Défenseur des arts, subventionnés s'il le faut et tant pis pour le «bon sens», qui lui ont donné «le courage de croire en nous», Normand Renaud nous laisse, en fin de parcours, avec un poignant hommage rendu à ses prédécesseurs : «Toutes ces vies vécues en français, en Ontario, dans le Nord, son coin de pays perdu. Toutes ces modestes destinées qu'on ignorait à sa perte, alors qu'on gagnerait tant à se ficher des grands de ce monde. [...] À leur manière, [ces devanciers] ont été grands. De toute manière, ça n'a jamais été suffisant. Non pas parce que ce qu'ils sont n'a pas suffi, mais parce que l'appui de leurs semblables n'a pas suivi».

Bons entendeurs, où êtes-vous ?

louiscornellier@parroinfo.net