«« Le français au Canada

Alouette, gentille alouette

Pierre Gravel
La Presse - Le mercredi 7 août 2002


Éditorial - On peut toujours rêver! C'est sans doute ce que s'est dit le ministre fédéral des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion, en formulant publiquement le souhait que toutes les provinces canadiennes imitent le Nouveau-Brunswick et deviennent officiellement bilingues.

Reprenant à son compte la belle utopie de Pierre Trudeau pour qui la réalité canadienne devait nécessairement impliquer l'égalité des deux langues officielles, M. Dion a implicitement reconnu que la réalité est à des années-lumière de cet idéal et qu'il faudrait sans doute commencer par le commencement. C'est-à-dire amener l'Ontario à prendre toutes les dispositions nécessaires pour imposer le bilinguisme au moins dans Ottawa, la capitale de ce pays de rêve.

Selon lui, cette impulsion serait certes bénéfique partout ailleurs au Canada. Y compris au Québec, a-t-il ajouté, qui manifesterait davantage d'ouverture à la langue anglaise si l'inverse était vrai. Comme si, sur ce plan, le Québec avait des leçons à recevoir des autres provinces! Et qu'il suffisait d'adopter des lois pour transformer les mentalités.

À ce propos, M. Dion devrait peut-être en discuter avec sa collègue du Conseil du Trésor, Lucienne Robillard, qui reste toujours confrontée au défi de rendre véritablement bilingue, pour se conformer à la loi, une fonction publique qui ne l'est pas devenue. Même 33 ans après l'adoption de cette législation dont on se montre si fier à Ottawa.

Le bilan de cette expérience présente pourtant une belle illustration des limites aux changements que même les politiciens idéalistes les plus rêveurs et tenaces peuvent essayer d'imposer à une réalité encore plus têtue. À preuve, la lenteur des progrès observés par la commissaire aux langues officielles, Dyane Adam, dans un rapport publié en juin dernier. Elle s'y étonnait que le bilinguisme soit devenu une exigence au sein de la haute fonction publique uniquement jusqu'au rang des sous-ministres adjoints. Mais que cette compétence n'aille pas aussi de soi ensuite au niveau aussi des sous-ministres en titre ou délégués.

Plus troublant encore, il est remarquable, souligne Mme Adam, que les unilingues accédant à une fonction exigeant le bilinguisme se voient offrir des cours, aux frais des contribuables, pour développer une compétence qui devrait être une condition préalable à cette promotion. Or cette disposition - dont les bénéficiaires sont presque exclusivement des anglophones «obligés», sinon condamnés à apprendre le français - coûte 50 millions de dollars par année au trésor public. Tout ça uniquement afin de traduire dans les faits un idéal fixé par une loi adoptée en... 1969!

Sans aller jusqu'à reconnaître la vanité des efforts consentis à cette fin par le gouvernement fédéral, la commissaire en arrive néanmoins à une conclusion qui laisse pour le moins deviner un certain ras-le-bol. À son avis, il serait temps qu'Ottawa cesse de payer des cours à ceux qui ne sont pas déjà bilingues et de donner des primes à ceux qui le sont. Il faudrait plutôt définir cette compétence comme devant aller de soi pour accéder à un niveau supérieur de responsabilités.

Il sera certainement intéressant d'observer la réaction des héritiers de Pierre Trudeau si la ministre Robillard donne suite à cette suggestion qui équivaudrait, en fait, à décider de vivre avec les limites inhérentes à une réalité qui n'est pas toujours semblable à ce qu'on aurait souhaité. Mais c'est peut-être ça aussi le vrai bilinguisme au Canada: des sous-ministres pour qui le français se limite à pouvoir chantonner Alouette, gentille alouette...