«« le français au Canada

Une idée des libertés

Plutôt qu'une hautaine idée d'eux-mêmes, les Canadiens ont besoin d'une haute idée des libertés.

Lise Bissonnette
LeDevoir 22 mai 1998

Bien plus que l'hystérique rassemblement de citoyens déchaînés contre la nomination de David Levine à la direction de l'Hôpital d'Ottawa, l'intervention du premier ministre de l'Ontario, Michael Harris, qui réprouve cette nomination et soutient la discrimination à l'embauche en fonction des opinions politiques, a transformé «l'affaire Levine» en crise d'importance majeure. La décision de l'Hôpital de maintenir M. Levine en poste mais de «s'excuser» honteusement auprès de ses contradicteurs tient sans doute à cette semonce venue d'en haut, et ajoute au malaise au lieu de le dissiper.

La meute stupide qui criait sa haine aux membres du conseil d'administration de l'hôpital, mardi soir, ne saurait évidemment être considérée comme un échantillon représentatif de la population ontarienne. Ce genre d'assemblée attire par définition les plus excités et les plus excitables. Ils couraient autrefois les pendaisons sur la place publique; ils doivent aujourd'hui se contenter des lynchages verbaux, mais leur goût fangeux est le même. On peut d'ailleurs se demander pourquoi le conseil d'administration, qui avait bien d'autres moyens à sa disposition pour éclairer vraiment les citoyens, a tenu à organiser cette «séance d'information», véritable invitation à l'hallali compte tenu du climat de chasse ouverte aux séparatistes qu'avait créé la presse populaire de la région d'Ottawa. Comment a-t-on pu, si on estime vraiment M. Levine, l'exposer à une telle vindicte publique et dégradante, qui pourrait mettre en danger sa sécurité et même celle de sa famille? A-t-on pensé apaiser les maîtres-chanteurs, qui vont en redemander maintenant qu'ils ont obtenu des excuses? L'imbécillité est la circonstance atténuante des hurleurs, mais ceux qui leur pavent la voie ou qui leur cèdent sont tout autant à blâmer comme Stéphane Dion l'a compris trop tard, après leur avoir fourni par ses «explications» le prétexte pour crier au traître.

L'embardée de M. Harris est toutefois d'un autre ordre, beaucoup plus grave. Sans être piégé, en sachant parfaitement la question qui l'attendait dans un studio de radio de Toronto, le premier ministre de l'Ontario a déclaré mercredi que lui et la ministre de la Santé auraient choisi de ne pas embaucher M. Levine «s'il croit encore à cela», c'est-à-dire à la souveraineté du Québec. Il en a remis en suggérant qu'un poste relevant des fonds publics ne devrait être occupé que par des gens qui croient en «l'unité canadienne» et qu'il eût mieux valu engager un «non-Canadien qui croit au Canada» qu'un souverainiste comme M. Levine, tout Canadien qu'il soit aussi. Bref, non seulement le premier ministre de la plus importante province canadienne affirme-t-il qu'il est légitime et normal de refuser un emploi à une personne en se fondant uniquement sur ses opinions, ce qui bafoue à sa face même la Charte canadienne des droits et libertés, mais il suggère que des souverainistes ne sont pas des citoyens à part entière, qu'ils sont, en quelque sorte, plus étrangers que des étrangers, nouvelle théorie de xénophobie intérieure. La seule raison pour laquelle il ne renverse pas la décision d'embauche de M. Levine, a-t-il confié aux auditeurs, c'est qu'il n'en a pas le pouvoir.

Au moment où M. Harris défiait ainsi l'esprit et la lettre de la loi qui transcende toutes les autres en son pays, son Assemblée législative était saisie de la Déclaration de Calgary dont la toute première ligne se lit comme suit: «Tous les Canadiens sont égaux et leurs droits sont protégés par la loi.» Et un peu plus loin: «La diversité, la tolérance, la compassion et l'égalité des chances qu'offre le Canada sont sans pareilles dans le monde.» En somme, le premier ministre s'inscrivait en faux contre chaque mot des principes qui prétendent fonder cette Déclaration et qu'il allait adopter. Il contredisait les valeurs que l'Assemblée nationale du Québec a tenu, avec raison, à rappeler hier à l'unanimité. Ceux qui ont prétendu que l'Accord du lac Meech avait été compromis par la décision de Robert Bourassa de recourir à la clause dérogatoire pour protéger l'affichage en français au Québec pourront se demander, quand leur chère Déclaration de Calgary fera long feu, si c'est à M. Harris qu'ils le doivent. Ce n'est pas à une simple dérogation d'une interprétation fort discutable de la Charte qu'il a fait appel, mais à passer outre aux garanties touchant la liberté d'opinion, une disposition si fondamentale qu'elle se retrouve dans tous les documents nationaux et internationaux de même nature, puisqu'elle est l'élément-clé du contrat démocratique.

Comment se peut-il que le premier ministre de l'Ontario, par définition gardien élu de cette liberté, en soit arrivé à raisonner ainsi? Comment se peut-il que des médias d'Ottawa et de Toronto défendent ardemment cette position intenable et appellent même à une véritable «guerre» pour mettre hors-la-loi l'adhésion à l'idée de souveraineté? L'une des leçons de cette sordide histoire touchera certainement la Charte elle-même, dont le sens semble avoir si peu pénétré la collectivité que le chef du gouvernement de la province la plus riche et puissante du Canada n'en a même pas assimilé la logique et les obligations les plus élémentaires. La Charte a certes modifié l'aménagement des pouvoirs publics au Canada depuis son adoption en 1982, les nombreux recours aux tribunaux auxquels elle a donné lieu ont modifié des législations, établi de nouvelles balises; mais ils lui ont donné aussi caractère de document assez technique, à l'usage de divers groupes d'intérêts qui s'en servent pour tenter de renverser des législations qui leur déplaisent. La lettre de son texte a été exploitée à fond, ses points et virgules débattus jusqu'à plus soif. Mais son esprit, celui d'une mutualité de libertés que les citoyens se reconnaissent, a de la difficulté à s'incarner dans le quotidien. La Charte appartient à la sphère juridique plus qu'à la sphère civique et c'est ce qui fait que M. Harris, comme les émeutiers qu'il encourage, ne saisit probablement même pas l'énormité de l'accroc qu'il y propose.

L'affaire Levine est l'occasion de le constater, de prendre la mesure de cette extraordinaire distance entre les mots et la chose, et de repenser le travail d'éducation populaire dont la carence est aujourd'hui si évidente. Que gagne-t-on à raconter aux Canadiens que leur tolérance est «sans pareille dans le monde» quand la réalité, à l'ombre de leur Parlement fédéral, contredit aussi froidement cette affirmation d'ailleurs insultante pour toutes les démocraties que nous fréquentons? Ce n'est pas d'un accroissement du pharisaïsme que le Canada a besoin, devant la tentation discriminatoire qui se lève. Il a besoin d'un discours exigeant qui donne aux citoyens, au lieu d'une hautaine idée d'eux-mêmes, une haute idée des libertés qu'il leur faut encore apprendre à reconnaître et à respecter.