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La langue est politique

Michel Venne
LE DEVOIR mercredi 29 janvier 2003

Chronique - L'enseignement de l'anglais dès la première année du primaire est une mauvaise idée que le député libéral de Vaudreuil, Yvon Marcoux, a défendue dans un texte paru vendredi dernier dans les pages du Devoir. Un examen de la question ne permet de dégager aucune raison valable pour soutenir ce changement qui pourrait avoir des effets négatifs sur le statut et le prestige du français au Québec.

Le député commence par caractériser les deux camps qui s'affrontent dans ce débat. Selon lui, il y aurait d'un côté un courant «politique» qui craint pour la sécurité du français et, de l'autre, un courant «plus pédagogique» qui vénère l'aptitude des jeunes enfants à apprendre une langue pour introduire l'enseignement d'une langue seconde dès l'âge de six ans. Cette opposition entre politique et pédagogie est fausse. Il y a deux débats simultanés : l'un pédagogique, l'autre politique. M. Marcoux ne peut pas se dérober derrière les pédagogues pour abdiquer sa propre responsabilité.

Des pédagogues et des linguistes réputés estiment néfaste d'ajouter l'apprentissage d'une langue seconde à l'école tant que l'enfant n'a pas acquis la maîtrise sémantique de sa langue maternelle. Il y a des motifs pédagogiques de s'opposer à la proposition du Parti libéral du Québec. Et ce débat entre spécialistes a eu lieu dans le cadre des états généraux sur la langue française, en 2001. Il a été gagné par ceux qui jugent que la meilleure façon d'apprendre l'anglais est de suivre un enseignement intensif.

Un consensus s'est dégagé en faveur d'un meilleur enseignement de l'anglais à l'école publique. Mais cette demande ne tient pas compte d'un fait par ailleurs incontournable. La connaissance de l'anglais progresse déjà de manière fulgurante chez les francophones. La preuve en est l'augmentation du taux de bilinguisme dans la population de langue maternelle française : 37 % en 2001 pour l'ensemble, mais 53 % chez les jeunes de 20 à 29 ans. Quel problème les libéraux veulent-ils régler, au juste, en imposant l'apprentissage de l'anglais en bas âge ?

Pendant ce temps, 30 % de nos enfants sont incapables, à la sortie du secondaire, après 11 années de scolarité, de formuler un discours cohérent en français, leur langue maternelle, ou d'interpréter des textes un peu complexes.

Le discours libéral sur la langue est pernicieux car il pousse la question linguistique en dehors de la sphère politique. Or, contrairement à ce qu'affirme Yvon Marcoux, la manière dont il pose le problème révèle une vision «politique» du rôle de l'État, du rôle de la langue et du rôle de l'école publique dans une société : leur fonction utilitaire. Tout le monde sait pourtant que l'école n'est pas seulement un réseau de services destiné à préparer les jeunes au marché du travail. Il est une des plus importantes modalités d'insertion d'un enfant dans la société dans laquelle il vit. C'est pourquoi il n'est pas banal de décider de la place de la religion, de l'histoire ou des langues dans l'école publique.

La langue est un objet politique parce qu'elle n'est pas autonome. La langue est un milieu de vie. Elle est l'instrument de la négociation et de l'affrontement; l'instrument, aussi, de l'exclusion. À travers elle se nouent des relations de pouvoir entre les individus et entre les nations. Au Québec, la langue française est un élément fondateur de la nation. Elle est l'élément principal et le plus ancien de continuité historique. La langue est le lieu d'une culture, l'expression d'une manière distincte de dire le réel, d'exprimer des sentiments, de construire des idées. C'est le véhicule de transmission de la mémoire collective et le principal facteur d'intégration culturelle.

Le fait d'enseigner l'anglais dès la première année du primaire envoie aux Québécois un message : «Vous ne pouvez pas entrer dans la vie sans vous mettre immédiatement à l'apprentissage de la langue anglaise.» Il renforce le sentiment selon lequel le Québec n'est plus un pays français mais un pays bilingue.

Aux yeux du linguiste Claude Hagège, «l'idée du Parti libéral du Québec est une façon de détruire la loi 101. L'enseignement obligatoire de l'anglais à partir de la première année serait une catastrophe dans un contexte nord-américain». Le linguiste craint aussi l'effet sur les immigrants : c'est un feu vert à l'anglicisation par la valorisation de l'anglais.

Un discours obsédant sur la nécessité vitale de maîtriser l'anglais en bas âge laisse en outre croire qu'on ne peut pas toucher la modernité avec la langue française, qui est pourtant celle du pays des droits de l'homme, du TGV et de la construction européenne, parlée dans 50 pays, sur les cinq continents. On occulte en outre les progrès du français comme langue économique au Québec depuis 30 ans.

Il faut revenir à la sagesse de la commission Larose, qui établissait une hiérarchie tenant compte des impératifs pédagogiques et des conditions politiques : le but de l'école publique française est d'assurer la «maîtrise» de la langue française, la «connaissance fonctionnelle» de l'anglais et une «initiation» à une troisième langue.

Comme l'a montré la professeure Marie Labelle, de l'UQAM, «une société qui produirait des individus parfaitement bilingues capables d'utiliser les deux langues aussi couramment dans tous les contextes cesserait rapidement d'être bilingue : les sociétés n'ont pas de nécessité d'avoir deux langues pour toutes les fonctions sociales».

vennem@fides.qc.ca

Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.