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Montréal - La nouvelle politique linguistique est attendue avec appréhension

Jeanne Corriveau
LE DEVOIR samedi 15 et dimanche 16 mars 2003

Dans les officines de l'hôtel de ville de Montréal, élus et fonctionnaires sont à mettre au point une politique linguistique qui dictera les règles en matière de communication au sein de l'appareil municipal. Les fusions municipales ont accru le poids démographique des anglophones à Montréal, une réalité qui pourrait déteindre sur les règles que la Ville adoptera.

Avec sa nouvelle politique linguistique, Montréal devra concilier son statut de ville de langue française au droit des citoyens anglophones de recevoir des services dans leur langue. L'anglais a gagné du terrain au sein de l'administration municipale depuis les fusions et, avant même d'être dévoilée, la politique linguistique suscite la méfiance des nationalistes et des syndicats, qui appréhendent une bilinguisation progressive de la Ville.

La loi 170 sur les fusions municipales a confirmé le statut de ville de langue française de Montréal, mais l'administration doit maintenant préciser les barèmes de l'usage des deux langues officielles. Quelle place doit-on faire à l'anglais, la langue maternelle de 17 % des Montréalais ? Faudrait-il traduire systématiquement tous les documents issus de l'administration ou seulement ceux adressés aux citoyens ? Imprimer des comptes de taxes bilingues ou plutôt offrir une version anglaise sur demande seulement comme cela se faisait dans l'ancienne ville de Montréal ?

Une chose est sûre pour Jean-Robert Choquet, directeur adjoint aux communications et mandataire de la Ville auprès de l'Office québécois de la langue française : il faudra favoriser une systématisation de la traduction des documents destinés au public tout en se ménageant une certaine marge de manoeuvre. La nature de certains documents ne justifiera peut-être pas leur traduction, dit-il, et la Ville devra également respecter ses limites financières. La formule susceptible d'être choisie consistera à séparer les deux versions, précise-t-il. «Il n'y aurait pas de changement important pour les employés et les entreprises, mais il y aurait un peu plus d'ouverture du côté des citoyens. [...] On tente d'en arriver à un consensus pour que la majorité des gens y trouvent leur compte», explique-t-il.

«J'espère que la traduction des documents se fera plus rapidement», indique Anthony Housefather, conseiller de l'arrondissement Côte-Saint-Luc-Hampstead-Montréal-Ouest et ex-chef d'Alliance Québec. «Il arrive souvent que les documents provenant de la ville centrale soient uniquement en français, avec un sommaire en anglais, ou que la version anglaise ne soit disponible que deux mois après le document en français», dit-il.

La politique linguistique n'est pas uniquement l'affaire de la ville centrale. Quand l'administration aura élaboré sa politique linguistique, les 27 arrondissements devront établir leurs propres règles. C'est sur ce terrain que les débats seront plus enflammés, croit M. Choquet.

Neuf arrondissements du West Island, parmi lesquels Pointe-Claire, Dorval et Westmount, ont conservé le statut bilingue dont bénéficiaient les ex-villes de banlieue dont ils sont issus. Ils peuvent ainsi utiliser l'anglais et le français dans leurs communications écrites, afficher dans les deux langues et utiliser une dénomination bilingue.

Même s'ils n'ont pas de statut bilingue, les autres arrondissements disposent tout de même d'une importante marge de manoeuvre. Si la présence du français est requise dans toutes les communications, la Charte de la langue française n'interdit pas l'utilisation d'une autre langue. Dans les arrondissements comme LaSalle, où 38 % de la population parle l'anglais à la maison, ou Saint-Laurent, où la proportion d'anglophones est de 28 %, les règles pourraient susciter plus de controverse.

Le très multiculturel arrondissement Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce compte 42 % d'anglophones, mais le président du conseil d'arrondissement, Michael Applebaum, assure que tous les documents internes sont rédigés en français même si les communiqués destinés au public sont diffusés dans les deux langues. Pour le conseiller, il serait inutile d'effectuer davantage de traduction; les besoins réels ne le justifient pas et les coûts seraient prohibitifs, selon lui.

L'administration municipale devra procéder avec prudence car elle s'engage sur un terrain glissant. À l'automne dernier, la ministre de la Culture et des Communications responsable de la Charte de la langue française, Diane Lemieux, avait lancé un sérieux avertissement à l'administration en rappelant au maire Tremblay que «Montréal est une ville de langue française».

Au syndicat des professionnels municipaux, on dit noter certains symptômes inquiétants. «On commence à penser que l'objectif de l'administration est de transformer la Ville de Montréal en Ville bilingue», croit Michel Vézina, président du syndicat. De plus en plus souvent, ont signalé les syndiqués, on réclame des employés qu'ils parlent anglais alors que le bilinguisme ne faisait pas partie des critères d'embauche. Le syndicat n'en restera pas là et compte sous peu exiger de l'administration qu'elle clarifie sa position. «On ne voit pas la nécessité pour l'employeur d'étendre la notion de bilinguisme, indique M. Vézina. On est dans une ville française et on a l'intention de le rappeler à la municipalité.»

Les nationalistes sont eux aussi sur leurs gardes. William Morris, juriste à la retraite et membre de la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB), assiste régulièrement aux séances du conseil municipal et il a, à maintes reprises, dénoncé l'omniprésence de l'anglais dans les débats des élus. «Le maire Tremblay n'a pas encore démontré sa sensibilité à l'égard de cette question et sa détermination à se battre pour le caractère français de Montréal. L'enjeu est considérable», croit pour sa part Guy Bouthillier, président de la SSJB. La présence de fédéralistes notoires dans l'équipe du maire Tremblay n'a d'ailleurs rien pour rassurer les nationalistes, qui attendent de pied ferme la politique linguistique qui sera dévoilée au printemps.