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Les riches heures de la propagande fédéraliste

Claude Boulay
TRIBUNE LIBRE 14 octobre 2002



Le 27 septembre 2002

J'écoute régulièrement la chaîne culturelle de Radio-Canada parce que j'aime la musique classique. Ce jour-là, j'entends Edgar Fruitier prier ses auditeurs d'écouter "un message très important" de Mme Lysiane Gagnon. Comment! La Grande Prêtresse de Propagande Canada nous poursuit jusque dans nos heures de détente!

J'entends donc la charmante dame nous lire son billet sur son thème favori, les pauvres médecins persécutés par le méchant gouvernement du Québec.

Je m'empresse de protester par courriel:

Trois-Rivières, le 27 septembre 2002

Monsieur Edgar Fruitier,
Radio-Canada

J’écoute la radio à 104,3 pour entendre de la belle musique, pas pour me faire seriner les propos partisans de Mme Lysiane Gagnon. Avec l’appui de ses patrons de Gesca, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec une préoccupation pour les soins de santé, cette dame s’est faite l’agent de propagande des médecins. Ces derniers ont toujours raison, et le gouvernement a toujours tort.

Le thème principal de son billet est qu’il y a pénurie de médecins, donc qu’il faut les gâter. Ce sont pourtant les médecins eux-mêmes qui, par l’entremise du Collège des médecins, contribuent le plus à cette pénurie, en empêchant les médecins d’origine étrangère de pratiquer au Québec. Ceci pour conserver tout leur pouvoir de marchandage.

Les médecins ne doivent pas être traités comme de vulgaires fonctionnaires dit-elle. Pourtant, ils se comportent exactement comme les syndiqués cols bleus et pompiers de la ville de Montréal : menaces de grève, refus de travailler en région, refus de travailler dans les urgences, menaces de démission en bloc.

Il y a quelques années, je me suis présenté à la clinique que je fréquentais depuis des années, pour un examen de routine et un vaccin contre la grippe. On m’a appris que mon médecin avait pris sa retraite et que les autres médecins de la clinique n’acceptaient pas de nouveaux patients. Je me suis présenté à trois autres cliniques, où je me suis fait servir la même réponse. C’était donc un mot d’ordre lancé par l’association des médecins (en fait un syndicat). Le dernier médecin que j’ai rencontré m’a expliqué que, si j’étais malade, il consentirait à me soigner, mais qu’il n’était pas question pour lui de faire de la médecine préventive. Et que, si je n’étais pas content, je n’avais qu’à me plaindre à la Régie régionale ou au ministre.

En refusant d’admettre à la pratique les médecins d’origine étrangère, tout en refusant de me traiter (et je ne suis pas le seul dans cette situation), les médecins agissent exactement comme le chien dans la mangeoire.

Je verse pourtant des sommes énormes au régime des soins de santé, par mes impôts et mes contributions au Fonds des services de santé. Je le fais sans rechigner si c’est pour que tous les citoyens aient accès à ces soins. Si c’est pour entretenir les médecins dans le luxe auquel ils croient avoir droit, je m’insurge. Et je suis révolté que vous vous fassiez le porte-parole de ces supposés professionnels qui ne reculent devant rien pour satisfaire leur cupidité.

Comme vous avez permis à Mme Gagnon de lire son billet sur les ondes, je compte sur vous pour y lire ma réponse.


Bien entendu, ni M. Fruitier ni son réalisateur n'ont accusé réception de ma protestation. Et, bien entendu encore, ma communication n'a pas été lue sur les ondes.

Le jour suivant, je remarque une annonce d'un quart de page de l'émission de M. Fruitier dans La Presse. Il y a aussi une annonce dans l'horaire de télévision Voilà, qui paraît avec l'émission du samedi. On ne peut qu'admirer les échanges de bons procédés entre deux des principaux organes de Propagande Canada.

Le 2 octobre

La Presse publie une lettre d'un lecteur:

La faute du médecin

UN JOUR, après avoir écouté une déclaration du ministre de la Santé qui affirmait que c'est au Québec qu'on offre les meilleurs services de santé au monde, le ministre de la Santé du Zingaloo lança un défi à son homologue du Québec. Il s'agissait de savoir lequel des deux systèmes de santé réussirait le mieux à répondre aux besoins d'urgence dans un hôpital éloigné du Québec.

L'équipe du Zingaloo, petit pays d'Afrique perdu dans la jungle, s'amène donc: quatre médecins de brousse et deux infirmières. L'équipe du Québec arrive: un médecin, deux chefs de service, un directeur des services professionnel, un représentant de la régie régionale et un sous-ministre adjoint.

À 10h, l'équipe du Québec a déjà deux heures de retard sue celle du Zingaloo. Qu'à cela ne tienne, le ministre de la Santé du Québec ajoute un autre chef de service (il faut stimuler et encourager le médecin).

À 13h, le Québec doit concéder quatre heures de retard; il faut faire quelque chose. On fait donc appel au directeur de la Régie régionale qui déclare qu'il faut motiver le médecin.

À 15h, le Québec en est rendu à six heures de retard; il faut faire quelque chose. On fait donc appel au sous-ministre qui conclut qu'il faut sermonner le médecin.

À la fin de la journée, l'équipe du Québec a plus de huit heures d'attente, le quotidien habituel.

Que s'est-il passé?

Il faut savoir!

Le ministre engage donc une firme externe d'experts pour se faire expliquer les causes de la défaite.

Après avoir englouti plusieurs centaines de milliers de dollars pour réaliser une étude s'étendant sur plusieurs mois, la solution est évidente: l'organisation du travail a flanché, la productivité n'est pas bonne, les communications entre cadres et employés sont mauvaises.

À la suite des recommandations de la firme externe, un comité de gestionnaires est formé et siège pendant des mois pour étudier ces recommandations.

Fort du rapport de gestionnaires basé sur les résultats des consultations externes, le ministre tranche et licencie le médecin.

GRAGORY MCKENNA

Valleyfield

La lettre ne dit pas si l'auteur est médecin.

Je réplique à cette lettre:

Trois-Rivières, le 3 octobre 2002

Médecins québécois et zingaloonais

Très drôle, cette description d’une compétition entre les systèmes de santé du Québec et du Zingaloo (" La faute du médecin ", La Presse, 02-10-02). Il y a cependant une autre version, que votre journal voudra sans doute faire connaître à ses lecteurs.

Pour constituer l’équipe du Québec, on fit appel au Docteur A, mais celui-ci assistait à une réunion des gynécologues, pour discuter d’une menace de grève. On voulut aussi inviter le Docteur B, mais il était retenu par une réunion des médecins de son hôpital, pour mettre au point une menace de démission en bloc.

Le Docteur C ne pouvait se présenter, occupé qu’il était à faire enquête pour vérifier que le mot d’ordre de l’Association des médecins omnipraticiens de la Mauricie, de ne plus accepter de nouveaux patients, était fidèlement respecté par tous les membres. Le Docteur D rencontrait le ministre de la santé, pour obtenir que l’Association des urgentologues du Québec puisse se séparer de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, pour fins de négociation avec le gouvernement.

Le Docteur E rencontrait les journalistes, pour leur expliquer les résultats d’un sondage interne de la Fédération, concernant le nombre de médecins qui se proposaient d’émigrer. Il fallait faire comprendre aux journalistes que, si ces médecins envisageaient d’aller pratiquer ailleurs, par exemple dans les banlieues cossues (et blanches) d’Atlanta, ce n’était pas pour de vulgaires questions de sous. Il s’agissait de qualité des soins…salubrité des conditions…respect des malades…tagadagada…tsoin, tsoin, tsoin.

Le Docteur F assistait à une assemblée de l’ADQ, pour y défendre le programme de ce parti dans le domaine de la santé. Selon ledit programme, les médecins, après avoir épuisé toutes les ressources de la castonguette, pourrait aller exercer en pratique privée. Les médecins québécois, c’est bien connu, sont surchargés, mais pour arrondir leurs fins de mois, ils sont prêts à quelques efforts additionnels.

Le Docteur G se présentait devant le Collège des médecins, pour lui rappeler que sa mission première, du moins dans l’opinion des médecins, était d’empêcher les médecins étrangers, non seulement du Zingaloo, mais de France, du Chili, de Hongrie, enfin de tous les pays, de venir pratiquer au Québec. Autrement, qu’adviendrait-il du pouvoir de négociation de l’Association de..., de la Fédération des…?

La veille de la date prévue pour la compétition, on apprit que le Collège des médecins avait réussi à faire refouler les médecins zingaloonais aux frontières. Yesss! Tout était sauvé!


Évidemment, ma version de ce récit ne fut pas publiée. La Presse publie presque tout ce qui appuie les médecins. Elle ne publie que très rarement les points de vue qui ne sont pas en accord avec leurs revendications.

Le 8 octobre

Aux nouvelles à la radio de Radio-Canada, une journaliste nous fait part de ceci: l'Association médicale du Québec a fait faire un sondage qui révèle qu'un grand nombre de médecins du Québec songe à émigrer. Et que les médecins sont unanimes contre la loi qui les oblige à fournir des services dans les urgences. Pour donner du poids à cette nouvelle, la journaliste prend la peine de rappeler à ses auditeurs que l'AMQ "n'est pas un syndicat". En fait, l'AMQ est composée uniquement de médecins, et une de ses principales fonctions est de servir de lobby pour les médecins. Devant la Commission Romanow, elle a déclaré: "L'AMQ continuera à appuyer la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec et la Fédération des médecins spécialistes du Québec dans leurs demandes pour faire relever les plafonds salariaux".

À son émission, Edgar Fruitier ne manque pas de souligner cette "nouvelle" au sujet d'un sondage de l'AMQ.

Le 9 octobre

La Presse publie en première page la "nouvelle", que représente le sondage de l'AMQ. Le consensus de tous les partis politiques, du patronat et des syndicats obtenu par Bernard Landry au Forum sur le déséquilibre fiscal? Enfoui loin de la première page, sous le titre délibérément déroutant "Pas de référendum sur le rapatriement des points d'impôt".

La nouvelle du raid israélien qui a fait 16 morts? Enfoui en page A15.

Lysiane Gagnon a continué de cogner sur le même clou toute la semaine. Un jour, elle invoque la guérison de Saku Koivu. Elle n'apporte aucune preuve que le joueur de hockey a reçu un traitement de faveur, mais elle affirme que "madame-tout-le-monde sait bien..." Un autre jour, elle insinue que la mère du premier ministre, si elle avait besoin de soins, serait favorisée. Pourtant, lorsque des journalistes insinuèrent que l'épouse de M. Landry (aujourd'hui décédée) avait eu droit à un traitement de faveur, ils ont dû se rétracter.

Évidemment, même si c'était vrai que des médecins, ébaubis par la renommée d'une vedette, lui avaient accordé des passe-droits, ce ne serait pas une raison pour abolir le système. Y a-t-il une loi qui n'est jamais contournée?

Le 10 octobre

La Presse publie une pleine page sur le Dr Stephen Morgan, architecte de la stratégie de l'ADQ dans le domaine de la santé. L'article est sous la plume d'Alexandre Sirois. C'est ce même "journaliste" qui avait préparé une demi-page de "damage control" pour le ministre fédéral Don Boudria, quand ce dernier avait été forcé de démissionner après avoir accepté un pot-de-vin du président du Groupe Everest.

Le même jour, Le Nouvelliste publie un article, avec une photo de Mario Dumont, intitulé "Système de santé à deux vitesses - L'idée fait son chemin".

Existe-t-il un métier ou une profession qui soit représenté par autant d'associations, de fédérations et de lobbies? Ils ont le support indéfectible des médias de Propagande Canada. Et maintenant d'un parti politique.

Bien sûr, Mario Dumont sait flairer une aubaine. Imaginez! La publicité gratuite de Propagande Canada! Lui qui grappille les éléments de son programme sur les lignes ouvertes, il ne va pas hésiter. Aussi vite qu'il a abandonné l'article fondamental de son parti, en fait ce qui était sa raison d'être, le Rapport Allaire, et qu'il est allé faire profession de soumission à Toronto, aussi vite il a accroché son parti au chariot du ministère clandestin de la propagande. N'importe quoi pour faire une belle carrière politique.

Claude Boulay