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Le vrai bunker
André Pratte
La Presse Le mardi 10 septembre 2002
Éditorial - Dans notre petit milieu politico-médiatique, on reproche à Bunker, dont le premier épisode a été diffusé lundi soir, de conforter les préjugés populaires au sujet des politiciens. Il faudra pourtant que le classe politique fasse un jour l'examen de conscience qui s'impose. Le problème, ce n'est pas Bunker. Le problème, c'est la politique d'aujourd'hui.
Bien sûr, Bunker exagère, caricature, est cruelle. Mais la série ne prétend pas être fidèle aux faits: les téléspectateurs l'ont vu et compris tout de suite.
Le plus désolant, le plus révélateur, c'est qu'une satire si grosse parvienne tout de même à ressembler à la réalité. Cela commence dès les premières secondes, lorsqu'un organisateur, assis sur le siège de toilette, confie: «Je ne mens jamais, c'est mon métier qui m'empêche de dire la vérité.» Combien de politiciens réconfortent leur sens moral en se répétant la même chose?
La série est particulièrement efficace dans son portrait du discours politique moderne. Lorsque Christophe Lacroix s'entraîne à répondre aux questions des journalistes, un de ses conseillers le réprimande: «C'est trop clair, ça!» «Il ne faut pas qu'il dise: je veux être premier ministre, ça va avoir l'air d'un gars qui cherche le pouvoir, explique un autre conseiller. Il faut qu'il dise: je veux servir la population.»
Les formules vides des politiciens de Bunker - «le changement dans la continuité», «l'État doit repenser sa façon de faire à l'aube des années 2000» - sont horriblement proches de celles dont nous sommes abreuvés depuis des années. «Il faut qu'on comprenne, mais pas tout à fait», lance l'organisateur Jacques Vinel (Rémy Girard). Un principe qui résume bien la stratégie des (trop) nombreux spécialistes en communication qui aseptisent le discours politique.
L'un des principaux personnages de la série, Mathieu Prescott, encore jeune et idéaliste, rêve d'un politicien qui «mettrait ses culottes» et avancerait des idées claires, plutôt que de tenter de faire plaisir à tout le monde.
Cela manque, en effet. Pour s'en convaincre, il suffit de voir aller les héros de l'heure, Paul Martin et Mario Dumont. Les électeurs auront-ils un jour l'honneur de savoir, précisément, ce que ces sauveurs proposent?
Bunker n'aurait pas de prise sur les téléspectateurs si nos politiciens faisaient «le pari difficile et courageux de la vérité», comme les y invitait la semaine dernière Joseph Facal. Il faut apprécier le caractère hautement original de la démarche du ministre. D'une part, il a réfléchi, couché ses idées sur papier, et les a fait publier, même si elles ne correspondaient pas tout à fait à la ligne de parti. Voilà une démarche assez rare de nos jours.
Surtout, M. Facal propose qu'on cesse de bercer les citoyens à la musique des solutions miracles: «Pourquoi ne pas expliquer à nos concitoyens que l'État ne peut plus tout payer ni le privé tout solutionner, leur exposer les choix pénibles qu'ils devront inévitablement faire et leurs conséquences, et leur proposer un projet de modernisation exigeant et sincère?»
Pourquoi pas, en effet? Évidemment, cela exigerait du milieu politique qu'il se passionne à nouveau pour les idées, pour les débats de fond. Qu'il abandonne ses stratégies démodées et insultantes, qui ne sont pas très loin des «quatreP» dont parlait lundi soir l'organisateur Vinel: «Le panneau, la pancarte, le pamphlet, et la presse, c'est comme ça que tu gagnes une élection!»
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