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Tu l'as ou tu l'as pas...

Michel Vastel
Le Soleil Le jeudi 19 septembre 2002



Mario Dumont chez Marc Labrèche. Jean Charest chez Stéphane Bureau. Jean Chrétien chez Peter Mansbridge. Chantal Renaud chez Paul Arcand, mais Bernard Landry nulle part... L'image vaut tellement de mots qu'il faut désormais regarder la télévision pour apprécier nos chefs politiques. Et dire qu'on appelle cela des cotes « d'écoute ». Mon œil !

Soigner l'image et maîtriser la parole, ce n'est pas donné à tout le monde. Bernard Landry en est terriblement conscient, lui. Un jour que je lui demandais avec insistance ce qui accrochait dans ses rapports avec les Québécois, il leva soudain les bras au ciel et me fit ce terrible aveu : « Qu'est-ce que tu veux, Michel, je sais que je ne l'ai pas ! » Ce n'est cependant pas l'obsession d'être aimé qui le consume. Il craint surtout que ce déficit de chaleur « fasse tomber l'option », comme il l'avoua à des intimes, juste avant de devenir premier ministre.

Le cas Landry est intrigant. Lui aussi a été l'invité du Grand blond avec un show sournois. Ce fut drôle et émouvant à la fois. Mais il n'était que vice-premier ministre alors. Quelques mois plus tard, premier ministre désigné, il rencontrait Christiane Charette. Ce fut une catastrophe. Les responsabilités du pouvoir l'avaient-il donc changé à ce point que soudain il ne passait plus ? « Il ne l'a pas... », commença-t-on à dire.

Pour les besoins des cotes d'écoute, et une sorte de faux équilibre politique, on a donc droit à une première ministre suppléante, celle qui se surnomme avec beaucoup d'humour « la première blonde du Québec », Chantal Renaud, compagne du premier ministre. Disons quand même que le succès de sa carrière nationale de scénariste, en France, aurait dû lui valoir autant d'attention de la part des réseaux de télévision que nos Fabienne Larouche provinciales. Mais voilà, elle est la compagne de Bernard Landry. Tant mieux pour lui et surtout pour « l'option » qu'elle défend plutôt bien.

D'autres comme Audrey Best ou Aline Chrétien, timides devant les caméras, refusaient de se prêter à ce jeu. Le Parti libéral du Québec devrait peut-être, quant à lui, songer à utiliser davantage Michèle Dionne. Elle, comme Mila Mulroney et surtout Margaret Trudeau, on peut dire qu'elle l'a ! Car on l'a encore vu cette semaine au Point, Jean Charest ne l'a pas, lui non plus. Manifestement mécontent des questions de Stéphane Bureau, il se renfrogna derrière une véritable face de carême. Lorsque l'animateur mit fin à l'entretien, lui promettant de l'inviter à nouveau, le chef du Parti libéral répondit : « J'espère bien ! » Mais avec un rictus qui signifiait : « J'ai pas le choix ! » Un vrai désastre, pire que mille mots d'un éditorial sévère.

Le pauvre Jean Chrétien a connu la même mésaventure, la semaine dernière, lorsqu'il se prêta à un long entretien avec l'animateur de CBC, Peter Mansbridge. Lui, il en a développé un véritable complexe face aux « intelligentsias d'Outremont » — ça, on peut comprendre ! — et a tenté, par dérision, d'en faire une marque personnelle. Un soir de réception officielle au cours de laquelle, vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères, il fit son numéro habituel de « petit gars de Shawinigan », je lui suggérai gentiment de surveiller davantage son langage, maintenant qu'il fréquentait le grand monde. « Que veux-tu, m'expliqua-t-il, les gens m'aiment comme ça. »

Avec l'animateur de CBC, il voulut faire simple tout en tenant de graves propos sur les attentats du 11 septembre 2001 : « Ce qui nourrit le terrorisme, ce qui crée un terreau favorable à la mobilisation de minorités pour le terrorisme, c'est la pauvreté et aussi l'agression contre la planète qui est de plus en plus ressentie, notamment par les jeunes, comme quelque chose de dangereux et d'inacceptable. » Hélas ! Ce n'est pas Jean Chrétien qui a dit cela, mais Jacques Chirac.

Comparez maintenant avec la transcription officielle des propos du premier ministre du Canada : « Je crois que le reste du monde est un peu trop égoïste et qu'il y a beaucoup de ressentiment. Vous ne pouvez pas exercer vos pouvoirs au point d'humilier les autres. Et c'est cela que le monde occidental, pas seulement les Américains, doit réaliser, parce qu'ils sont des êtres humains aussi, et il y a des conséquences à long terme si vous ne regardez pas la réalité bien en face. Je pense que le monde occidental sera trop riche par rapport au monde pauvre. Et nécessairement, vous savez, on nous considère comme arrogants, égoïstes, avides et sans limites... »

Il ne s'agit pas de comparer la qualité du langage du Français et du Canadien. Mais il est évident que le message du premier passe facilement. Celui du second a été mal interprété parce que laborieux à saisir.

Au moment où vous lirez ces lignes, vous aurez peut-être vu Mario Dumont au Grand blond. Aucune inquiétude pour lui. D'ailleurs on ne s'attend à rien de lui : il lui suffit d'être là, « bon » comme d'habitude. Avec Les copines d'Isabelle Maréchal la semaine dernière, il répondait à peu près n'importe quoi, mais ce n'était pas grave : les copines avaient l'air de s'amuser comme des folles, et un gars qui réussit aussi bien avec les filles — pas de doute ! — il va faire un maudit bon premier ministre. « Il parle bien », disent les gens incapables de citer le moindre de ses propos !

Je vais finir par me réconcilier avec Luc Dionne et sa troupe de Bunker. Aux prochaines campagnes électorales, il faudra changer la forme des débats télévisés. Les chefs des partis devraient être montrés tout nus — ou habillés d'un sarrau blanc et coiffés d'un bonnet de douche, si on veut sacrifier à la pudeur ! Ce serait tellement laid que, peut-être, on se forcerait pour écouter attentivement ce qu'ils ont à dire...