«« PAROLES D’UN HOMME LIBRE

PAROLES D’UN HOMME LIBRE - 3

Yves MICHAUD
VLB Éditeur, Montréal, 2000.



Une lecture fortement recommandée à ceux qui voudraient approfondir les raisons de l'attaque injustifiée de la plupart des membres de l'Assemblée Nationale contre Yves Michaud en décembre 2000. On se souviendra que cet homme de parole, patriote et humaniste, briguait l'investiture comme candidat du Parti Québécois à une élection partielle, ce qui dérangeait certains notables... - Jean-Luc Dion
EXTRAITS (3)
Pages 34 - 43

Démantèlement de nos délégations

Sous le couvert d’économies et de réduction des dépenses de l’État, le gouvernement du Québec a brusquement fermé en 1997, presque sans crier gare, la moitié et plus de nos représentations à l’étranger. Un collaborateur de notre bureau de Dusseldorf, Allemand de naissance et employé du Québec depuis plus d’une décennie, a été mis à la porte avec quelques semaines de préavis. Il arrive que cet employé, dont le salaire ne dépassait pas celui de la moyenne des fonctionnaires du gouvernement, fut le principal responsable de centaines de millions de dollars d’investissements dans le parc industriel de Bécancour. Mettre à la porte un collaborateur pareillement efficace n’indique pas un jugement de très haute valeur de la part de ceux ou celles qui ont pris une décision aussi contraire à nos intérêts.

D’ailleurs, si le gouvernement a voulu épater la galerie et jouer au grand gestionnaire, il s’est royalement trompé. Depuis l’ouverture de la Délégation générale du Québec en France en 1961, en présence de Jean Lesage et d’André Malraux, nous avons mis trente-cinq ans à créer, bâtir et consolider la présence du Québec sur d’importants marchés financiers du monde, en plus de nous doter, par la même occasion, d’un noyau de fonctionnaires québécois rompus aux usages et pratiques de la diplomatie.

Tout cela coûtait trois fois rien, moins un dixième de un pour cent des revenus annuels de l’État. Et voilà que d’un coup de tête, sans mûre réflexion, sans consultation, on met la hache dans trente-cinq ans d’efforts pour renforcer et conforter nos relations avec le monde extérieur. Qu’un gouvernement issu d’un parti souverainiste, c’est-à-dire aspirant à assumer pleinement sa représentation auprès des autres pays et des organisations internationales, commette un acte pareil, voilà qui est proprement incompréhensible.

Il est vrai que notre présence à l’étranger a souvent fait l’objet de plaisanteries d’un goût douteux et de propos désobligeants et démagogiques. On a toujours fait les gorges chaudes sur le champagne et les petits fours en oubliant les résultats et les retombées impressionnantes de nos modestes investissements.

Je ne comprends pas qu’un gouvernement qui a pour objectif premier de réaliser la souveraineté du Québec, et qui aura dramatiquement besoin d’être reconnu par le plus grand nombre de pays le temps venu, confie à des commis voyageurs, les uns bénévoles, les autres pas, le soin d’entretenir des relations soutenues et régulières là où il avait pris racine, avec résidence connue et pignon sur rue. Et là où l’inquiétude grandit c’est lorsque l’on songe à confier à une banque ou autre institution financière le soin d’accueillir nos futurs «itinérants» ou de représenter nos intérêts en terre étrangère. Comme si le Québec était un grand magasin général ou une multinationale de cosmétiques à domicile.

Une diplomatie efficace ne se fait pas en coup de vent, avec des poignées de main épisodiques et des rencontres sans lendemain. Il faut avoir été sur le terrain pour savoir ce qu’il en coûte d’efforts, de présence constante, de contacts suivis et permanents, pour établir des relations durables et fécondes auprès des pays où nous avons choisi d’être représentés.

Que le Québec demeure un État fédéré ou qu’il devienne souverain, il devra éviter que ses relations internationales soient dangereusement fragilisées si elles reposent sur des étoiles filantes.

P.-S. — Les médias ont annoncé à la mi-octobre 2000 la réouverture de deux de nos délégations à Chicago et à Los Angeles en plus de l’implantation d’un bureau en Floride. Alléluia!

Pour un tribunal Louis Riel

J’avais honte en mon nom et au nom de tous les miens, lorsque Jean-Louis Roux est allé s’excuser de ses extravagances d’adolescent durant la Seconde Guerre mondiale devant le Congrès juif du Canada, qui n’est rien d’autre qu’un groupe de pression parmi d’autres. M. Roux s’était excusé publiquement de ses erreurs de jeunesse dans une entrevue à Radio-Canada. Cela était suffisant. Il n’avait pas à comparaître le lendemain, la mine déconfite comme un criminel de guerre, devant un groupe de pression qui poursuit des intérêts particuliers et politiques.

Si l’on veut jouer à ce jeu-là, il faudrait bien une contrepartie qui pourrait prendre, par exemple, le nom de tribunal Louis Riel, où pourraient comparaître ou venir s’excuser les descendants des responsables de toutes les offenses faites à la nation canadienne-française depuis un siècle ou deux. Je dis Louis Riel qui, bien qu’ayant fait ses études chez les jésuites au Québec, était un Métis du Manitoba, emprisonné par le gouvernement fédéral et pendu à la suite d’un procès pour le moins douteux et équivoque, truffé de vices de forme, s’il faut en croire les historiens.

Les descendants actuels des Acadiens pourraient peut-être réclamer au gouvernement britannique, devant ce tribunal de notre histoire, des dédommagements moraux et matériels assortis d’excuses publiques pour la déportation des Acadiens vers 1755. Le gouvernement de l’Ontario devrait venir s’y excuser d’avoir adopté au début du siècle l’infâme règlement no 17 abolissant les écoles françaises dans cette province. Au cours d’une prochaine visite au Canada l’occasion serait belle pour Sa Majesté Élisabeth Il de venir s’excuser au nom de la Couronne britannique de la sauvagerie du «brûlot» Colborne, qui incendia les villages de Saint-Benoît, Sainte-Scholastique et Saint-Eustache à la suite de la rébellion des patriotes en 1837. Cette même souveraine pourrait faire d’une pierre deux coups en s'excusant d’avoir apposé sa signature en 1982 sur une constitution canadienne qui violait le pacte entre les deux peuples fondateurs de la Confédération, et dont la Cour suprême avait dit qu’elle était peut-être légale mais illégitime.

Avouez qu’on pourrait s’amuser comme des petits fous à ce jeu-là, pratiqué par le Congrès juif du Canada. Faute pour celui-ci de l’avoir fait, nous pourrions pousser la générosité jusqu’à demander à l’Université McGill de s’excuser publiquement d’avoir imposé des quotas à l’admission des étudiants juifs dans les années 1930 et au-delà. Mesure discriminatoire, soulignons-le, totalement inexistante dans les universités canadiennes-françaises de cette époque. Je vois d’ici le chancelier de l’Université McGill et la très digne Mme Greta Chambers venir s’agenouiller tête baissée devant le Congrès juif du Canada et demander le pardon de leurs fautes...

Le fédéralisme «extrême»

Je suis comme le troupier qui répond à l’appel aux armes à un moment de notre histoire où le fédéralisme canadien n’a jamais été à ce point impérial, totalitaire, prédateur, envahisseur, rageur, naufrageur, tricheur, niveleur. Nous sommes à l’heure du fédéralisme «extrême», dont la logique propre est de nier les peuples et les nations pour les fondre dans un tout unitaire pour les priver de leur souveraineté et les rendre dociles et soumis à la suprématie du pouvoir central.

Ne nous y trompons pas. C’est là le but ultime que les bruyants ténors du fédéralisme outaouais poursuivent, en dignes héritiers de Lord Durham qui voyait le salut des pauvres Canadiens français dans leur assimilation à la race supérieure anglaise. Foin des États fédérés! Entendez-les éructer le mot PROVINCE, appellation réductrice à des entités administratives sous la coupe réglée d’un gouvernement supérieur, dominateur et sûr de lui. Ils n’auront de cesse que lorsque nous aurons déposé les armes. Leur but ultime est l’occupation du territoire québécois dans tous les champs de notre vie nationale. Regardez-les déployer leur grossière et lourde infanterie sur les plages de débarquement de la santé, de l’éducation, de la culture, et imposer leurs normes dites «nationales» en violant la Constitution de leur plus beau pays du monde.

Alors que le fédéralisme canadien tout le long de son histoire n’a jamais été aussi envahissant et destructeur, aussi arrogant et frondeur, aussi peu disposé à négocier dans l’honneur et la dignité, un statut honorable pour le peuple québécois, des chants de sirènes s’élèvent pour nous inviter à ramper et à supplier nos maîtres de nous accorder des miettes de pouvoirs. Hier encore, un scribe fédéraliste nous invitait à jeter notre passé aux orties pour mieux entrer dans l’avenir. «Lorsque le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres », écrivait Tocqueville. Et que dire de ce lucide et prémonitoire constat de Léon Dion: «Depuis 1763, nous n'avons plus d’Histoire, sinon celle, à réfraction, que nos conquérants veulent bien nous laisser vivre, pour nous calmer. Cette tâche leur est d’autant plus facile que nous sécrétons nos propres bourreaux.»

Pour tout vous dire, je sens monter la colère lorsque l’on me repasse les plats réchauffés du fédéralisme renouvelé, de la société distincte, du statut particulier, de la souveraineté à rabais, dont cinquante ans d’observation de notre pré carré ont révélé l’insignifiance et l’inadéquation aux valeurs de notre peuple et de notre société.

«Dans l’histoire du monde, les troisièmes voies ont toujours servi de fourrier à la victoire du plus puissant», écrit Guillebaud dans la Refondation du monde. Une barricade n’a que deux côtés: celui d’un pouvoir central qui se proclame et se veut le référent absolu de la sphère politique et de l’autre côté un peuple qui aspire à posséder tous les outils de son développement.

J’ai choisi ce dernier côté de la barricade et j’emploie à dessein le beau mot de partisan souverainiste dont la niaiserie du discours politiquement correct ne retient que l’acception négative. Dans mon pays, les gens se taisent un peu trop, font des rêves au creux de leurs lits douillets, et une partie d’entre eux a préféré jusqu’ici le confort de la soumission au risque de la liberté. A ceux et celles qui sont fatigués d’entreprendre, qui sont tentés de disqualifier l’espérance et de rendre les armes, d’accepter une reddition sans condition devant un adversaire qui nous paraît grand parce que nous sommes à genoux, il faut dire, redire et répéter, pour la suite du monde et l’honneur de nos gens, qu’un peuple n’entre jamais dans l’histoire à la dérobée par des portes de secours.

C’est pour éviter cela que je continuerai tant qu’il me restera un souffle de vie de combattre au nom de tous les miens, de maintenir le cap sur la souveraineté quels que soient le brassage de l’écume des jours et la volatilité des opinions, frissons de l’éphémère qui ne réussiront pas à confisquer l’idéal de vivre en hommes et en femmes libres.

Les cumulards de l’État

L’amicale des anciens députés de l’Assemblée nationale du Québec, tous partis confondus, a été saisie d’un excellent rapport préparé de main de maître sur l’agaçant phénomène de la double rémunération dans la fonction publique ou parapublique. Ce n’est pas d’aujourd’hui que cette question traîne dans le paysage, empoisonnant parfois les relations naguère amicales entre les actuels ou anciens élus du suffrage universel.

Les recommandations du rapport sont excellentes à plusieurs points de vue, dures dans certaines cas, mais à mon sens elles ne vont pas assez loin. Une nouvelle réglementation adoptée à Québec veut qu’un retraité de l’État ne touche que la moitié de sa pension de député ou de ministre s’il est appelé à servir de nouveau dans la fonction publique ou parapublique. Aucune mesure n’a été adoptée, que je sache, à propos des mandats externes confiés à des bénéficiaires de rentes de l’État québécois. La demi-mesure actuelle est trop timide et j’estime que la totalité du montant de la pension devrait être soustraite du salaire ou des honoraires des personnes concernées. Il n’est ni juste ni moral qu’un employé reçoive à la fois un revenu et une pension du même employeur. Il me semble que cela tombe sous le sens commun.

D’autant que certains «appelés» cumulent à la fois une pension d’ancien ministre ou de député du gouvernement du Québec, une autre du même genre du gouvernement d’Ottawa, dans certains cas une troisième pension du secteur de l’enseignement ou de la fonction publique, une quatrième de la Régie des rentes du Québec s’ils le désirent à l’âge de 60 ans, et une cinquième du régime fédéral de la sécurité de la vieillesse s’ils ont atteint l’âge de 65 ans.

N’en jetez plus: la cour est pleine. Si un ancien député, ministre ou fonctionnaire retraité est amené à occuper de nouvelles fonctions rétribuées par les fonds publics, qu’il choisisse le meilleur des deux: la pension ou le salaire, mais pas les deux en même temps, suivant en cela l’exemple du premier ministre Lucien Bouchard qui a renoncé à sa pension du gouvernement fédéral lors de son arrivée à la tête du gouvernement québécois.

J’ajouterais que les gouvernements n’ont même pas à édicter des règles à ce sujet et que la plus élémentaire décence commanderait aux intéressés de renoncer de leur propre chef à toucher simultanément un salaire et une pension financés par des fonds publics. Les cumulards de l’État, droits acquis ou pas, donnent une vilaine image du service public. Ils ne sont pas sur la paille et doivent se rappeler en tout état de cause que le coffre-fort ne suit jamais le corbillard!

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Numérisé par Jean-Luc Dion
1er août 2002