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«« PAROLES D’UN HOMME LIBRE
PAROLES D’UN HOMME LIBRE - 4Yves MICHAUD
VLB Éditeur, Montréal, 2000.
Une lecture fortement recommandée à ceux qui voudraient approfondir les raisons de l'attaque injustifiée de la plupart des membres de l'Assemblée Nationale contre Yves Michaud en décembre 2000. On se souviendra que cet homme de parole, patriote et humaniste, briguait l'investiture comme candidat du Parti Québécois à une élection partielle, ce qui dérangeait certains notables... - Jean-Luc Dion
EXTRAITS (4)
Pages 44 – 49, 54 – 55.
La patrie en danger
La vérité est que partout où il y a des patries, c’est-à-dire des groupes historiques ayant conscience de leur continuité, toute atteinte à l’intégrité et à la liberté de ces patries est un attentat contre la civilisation.
JEAN JAURÈS
Né en 1930, je suis un enfant de la Crise, de la « Grande Noirceur » et d’un territoire occupé. Je vous parle d’un temps, comme dit la chanson, que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Il s’est installé en moi depuis mon enfance sur les bords du grand fleuve, à Rivière-du-Loup, depuis mon adolescence dans la ville de Saint-Hyacinthe, champ de mémoire de nos grands débats politiques, jusqu’à ma maturation dans notre métropole qui se voulait encore la deuxième ville de langue française du monde, un virus de rébellion et de résistance qui me pousse irrésistiblement aux créneaux dès que je sens ma patrie menacée. Je sais que le vieux mot de «patrie», qui vient du fond de l’histoire, n’est guère plus utilisé, voire honni, par les ténors de la mondialisation et les apatrides assimilateurs qui sont le malheur de notre temps. On a perverti et dévoyé ce beau mot de notre langue pour le rendre suspect en lui imputant à crime l’amour du pays qui nous a vus naître. Comme les mots de «peuple », de «nation», à peine prononcés, voire conspués, par la cohorte des Outaouais fédéralisants qui conspirent à notre perte avec leurs plans machiavéliques pour nous ravaler au rang d’une minorité, engluée dans les marais insignifiants du mondialisme et du multiculturalisme. Si leurs noirs desseins se matérialisaient, paraphrasant Nelligan, je craindrais que le Québec devienne «une ancienne Norvège d’où les blonds ciels s’en sont allés...»
Je n’irai pas par quatre chemins. Homme de peu de biens, mais millionnaire de ma parole et de ma liberté, sans attaches et sans entraves, je vais dire ma vérité. Si, comme l’écrivait Paul Valéry, «les civilisations sont mortelles », les patries le sont davantage. La mienne est en danger, quoique prétendent les statistiques rassurantes et les rapports lénifiants. La mondialisation, avec ses avantages et ses inconvénients, ouvre de vastes marchés aux petites nations mais celles-ci risquent aussi de se faire dévorer par les manipulateurs financiers qui sont devenus les véritables maîtres du monde. Et c’est encore plus vrai lorsque ces nations ne possèdent pas un État jouissant de la plénitude des attributs de la souveraineté pour conforter leur identité et baliser l’universalisation des échanges.
Un gouvernement étranger à notre culture, à notre langue, à notre histoire, à nos rêves et à nos espérances, a entrepris un blitzkrieg tous azimuts pour nous déposséder de ce qui nous reste de souveraineté dans un régime fédéral arrogant, qualifié de « dominateur » par le premier ministre libéral Robert Bourassa. L’hydre au casque pointu de la partition s’avance, porté sur des piques outaouaises. Le rouleau compresseur fédéral envahit le secteur sacré de l’éducation, attribut souverain de notre État national, par les bourses du millénaire. Le gouvernement fédéral appelle la plus haute instance judiciaire du Canada à devenir complice d’un plan visant à nier à notre peuple son droit imprescriptible et inaliénable à disposer de son avenir. La même Cour suprême lacère une loi référendaire exemplaire dans le monde entier, testament intouchable de René Lévesque, en invoquant le principe discutable de la préséance des droits individuels sur les droits collectifs. J’ai déjà entendu cette sinistre rengaine en 1969, alors que député à l’Assemblée nationale je m’opposai à la loi 63, félonne, scélérate et assimilatrice, qui visait à accorder le soi-disant « libre choix » de la langue d’enseignement à tous les immigrants que le Québec accueille avec une générosité dispensée libéralement par nos pouvoirs publics, dans l’espoir souvent déçu qu’ils s’intègrent ou s'associent à notre nation.
La patrie est en danger devant les tentatives — pardonnez-moi le vilain néologisme - de «princeedouardisation» du Québec. De premier peuple fondateur du Canada, nous sommes devenus en 1867 l’un des deux peuples fondateurs de la mal nommée Confédération canadienne. Nous ne sommes désormais ni fondateur, ni peuple, ni nation, même pas société distincte. Tout au plus, pousse-t-on la grande générosité (!) jusqu’à nous reconnaître un «caractère unique »... au même titre que le saumon de la Colombie-Britannique et la morue de Terre-Neuve! Le pire et le plus déshonorant est que cette plaisanterie est perçue par certains des nôtres comme «un pas dans la bonne direction» (sic). Une direction qui nous fait entrer dans l’histoire à reculons, humiliés, offensés, parqués dans une réserve de langue française dans ce que les trublions du fédéralisme appellent «le plus beau pays du monde».
Mais il n’en sera pas ainsi. Jamais, jamais, jamais tous les Chrétien, Dion, Pettigrew, leurs pareils et leurs descendants ne nous feront signer notre acte de capitulation. De génération en génération, comme il a été depuis la Conquête, les jeunes entreront dans la carrière quand les aînés n’y seront plus! Ils s’illusionnent, ceux qui croient que nous baisserons les bras. La souveraineté restera à faire tant qu’elle ne sera pas faite. Nous le devons à ceux qui nous ont précédés, à nous-mêmes, à nos enfants et petits-enfants. Nous le ferons pour que le Québec prenne fièrement sa place à la grande table des nations, et qu’il se rende à l’universel rendez-vous du donner et du recevoir, avec la richesse de sa singularité nationale et la jeunesse créatrice de son peuple.
C’est un secret de Polichinelle que j’ai fait de la langue de mes pères le lieu de mes luttes et de mes combats. «Quand un peuple n’est envahi que dans son territoire, écrivait un auteur du siècle dernier, il n’est que vaincu. S’il est envahi dans sa langue: il est fini.» Dans mon esprit, patrie et langue sont indissociables. Il faut dans ce domaine être intraitables, opiniâtres et sans compromissions. Ne pas reculer d’un centimètre.
J’en ai assez de cette tolérance à sens unique que les prédicateurs de l’unité canadienne nous serinent depuis plus d’un siècle, tolérance, dont Claudel disait qu’il y avait «des maisons pour ça»! Ou encore Cioran, Roumain d’origine, devenu orfèvre de la langue française écrivant quelques mois avant sa mort: «La tolérance à l’égard de l’adversaire est un signe de débilité précoce précurseur de civilisations agonisantes...» MM. Trudeau et Chrétien ont-ils été tolérants en 1982, lorsqu’ils ont imposé au Québec, sans consultation populaire, par un procédé illégitime, pompeusement paré d’un mince voile de légalité, une constitution que son Assemblée nationale a répudiée ? Combien de voix se sont alors fait entendre chez les grands démocrates du Canada anglais pour dénoncer les centralisateurs qui occupent les territoires de nos compétences souveraines depuis des lustres.
La patrie est en danger. Voici venir les années de la dernière chance, la dernière étape avant de tenter de franchir le Rubicon. Sinon, de référendum perdu en référendum à demi gagné, nous serons l’illustration de ce propos terrible que Gheorghiu met dans la bouche de l’instituteur Bogomil à son élève Toit-de-Chaume: «Notre terre souillée ne nous appartient plus; nous n'avons d’autre choix que celui de planter nos racines dans le Ciel.» En arriverons-nous là, «Québécois errants, parcourant en pleurant les pays étrangers» ?
Il faut être aveugle pour ne pas constater que nous sommes encerclés par des rapports Durham ressuscités, invitant à une lente et progressive «louisianisation » de notre peuple dans l’ensemble canadien. Nous avons choisi deux voies incontournables pour prendre place à la grande table des nations souveraines: un parti politique porteur de notre projet et la consultation populaire auprès de l’ensemble des Québécois. Du Parti Québécois, l’échéance approchant de notre dernière bataille, n’attendez pas de moi que j’en dise du mal. Je reprendrai la réponse d’Aragon, poète et cabotin de génie à qui ses amis reprochaient son adhésion au parti communiste: «Je sais qu’il est plein de défauts, mais je n’ai que celui-là.» Je souhaite, néanmoins, que le prochain référendum voit un plus grand nombre de nos nouveaux concitoyens nous rejoindre dans une option qui a été, qui est et qui sera l’honneur de millions d’hommes et de femmes qui auront fait que le Québec, enfin libre et souverain, devienne une partie de la jeunesse et de la richesse du monde.
Nous avons pour nous la force du peuple et la légitimité du droit. Nos adversaires ont des pieds d’argile. Ils ne paraissent grands que pour ceux qui les regardent à genoux. N’en déplaise au Minuit Chrétien, ce n’est pas dans cette position que la délivrance viendra. Debout, fermes, résolues, tenaces, opiniâtres et entêtées comme le furent des générations de nos pères qui ont refusé l’assimilation à une civilisation, à une langue et à des valeurs qui leur étaient étrangères et qui nous le sont encore, j’ai la certitude que le jour vient où nous abattrons les portes qui nous interdisent l’entrée dans l’avenir en peuple pleinement libre.
Oui, Gaston! Oui, Miron le Magnifique! Un jour le Québec dira OUI à sa naissance.
L’épouvantail de l’incertitude
Il y a pire que l’incertitude de la politique, c’est la politique de l’incertitude.
On en a parlé lors du sommet sur l’économie et l’emploi quelques mois après l’arrivée de Lucien Bouchard à la tête du gouvernement. D’aucuns ont agité une fois de plus l’épouvantail de l’incertitude politique! Voilà le mal qui partout répand la terreur. La formule est magique et le slogan fait recette. On ne se prive pas de l’invoquer, quitte à tourner les coins ronds et à écorcher la vérité.
Pourtant la réalité est bien différente. Un lecteur d’un quotidien montréalais vient de mettre les pendules à l’heure à ce sujet. Des régions ou certaines parties du monde où l’instabilité politique est cent fois pire qu’au Québec voient surgir des masses d’investissements étrangers. Exemples: la Catalogne, au nationalisme farouchement militant, qui représente 16% de la population espagnole rafle plus de la moitié des investissements étrangers dans ce pays. La Slovénie, partie de l’ex-Yougoslavie et indépendante depuis cinq ans, a un Produit intérieur brut cinq fois supérieur à celui qu’il était lorsque ce pays était une province yougoslave. Le Mexique, qui n’est pas un modèle particulièrement éloquent de stabilité politique, au bord de la ruine il y a quelques années, a accueilli pour sa part 82 milliards d’investissements extérieurs en 1998. La Chine, dernier rempart du communisme au monde, au régime politique le plus dictatorial et le plus irrespectueux des droits de l’être humain, remporte le championnat avec 177 milliards d’investissements étrangers. Même le premier ministre du Canada y conduit une délégation d’hommes d’affaires pour faire des risettes aux dirigeants de ce pays totalitaire.
La réalité vieille comme le monde est que l’argent n’a pas d’odeur et que le capital n’a pas de morale. Ils vont là où le profit les attire. Le jour où la Chine fera une brèche dans sa muraille pour accueillir l’un ou l’autre des géants américains de l’automobile, les magnats de cette industrie se mettront avec ravissement à l’étude de l’une ou l’autre des langues chinoises.
Que le Nouveau-Brunswick ou certaines villes du Canada anglais viennent «faire le trottoir » à Montréal, y étaler leurs charmes et débaucher nos entreprises, cela est de bonne guerre et le soleil luit pour tout le monde. Mais qu’ils enlèvent de leur carnet de sollicitation l’argument de l’incertitude politique qui ne rime à rien. D’autant qu’un jour, cela pourrait bien se retourner contre eux, si jamais les Québécois décidaient de prendre en main la totalité de leurs affaires.
Le reste du Canada, amputé ou soulagé du quart de son produit intérieur brut, pourrait bien se faire servir le même remède empoisonné de l’incertitude politique. On est souvent puni par où l’on a péché!
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Numérisé par Jean-Luc Dion
2 août 2002
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