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Le spleen des intellectuels français

Manifeste pour une pensée libre

Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Pierre Manent, Philippe Muray, Pierre-André Taguieff, Shmuel Trigano et Paul Yonnet
Les intellectuels mis en cause par l'ouvrage Le Rappel à l'ordre, de Daniel Lindenberg, s'expliquent dans L'Express

L'Express du 28/11/2002

Une vieille tradition fait son retour: la liste des mal-pensants. Les temps changent, ils échapperont aux procès truqués ou à l'huile de ricin, mais la méthode reste: les dissidents raflés, surpris de se retrouver dans le même panier à salade, sont accusés de complot et un commissaire politique leur annonce le crime: «Réactionnaires!»

La liste de ceux qui affolent aujourd'hui les conformistes n'est pas longue: Gauchet, Finkielkraut, Taguieff, Manent, Yonnet, Muray, Michéa, Debray, Trigano, Ferry, Besançon. Par-delà des différences abyssales, leur trait commun est de persister à penser la réalité (dégradation de l'école, invasion du marché, asthénie démocratique, oubli du peuple). Et, quand elle entend «réel», la police de la pensée sort son «Maurras!». Et le très usé «retour des années 30». C'est aussi gros - et bête - que ça.

Le savoir-faire de ce genre de fichier (amalgame, erreurs de dates et de citations) ne retiendrait guère l'attention s'il n'était le symptôme d'un refus de débattre niché au cœur d'institutions de la pensée: éditée par un professeur au Collège de France, cette liste est dressée par un universitaire, animateur d'une revue - Esprit - qui, fatiguée d'être suspectée pour son trajet dans les années 1930 et 1940, semble avoir trouvé là son ticket d'entrée dans le club des épurateurs.

L'Express donne aujourd'hui la parole aux accusés, non pour répondre à un procédé qui ne sollicite d'ailleurs aucun débat, mais pour récuser l'intimidation des censeurs et défendre, pour tous, la liberté de penser.
par Eric Conan

Le Rappel à l'ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, par Daniel Lindenberg, Seuil, 96 p., 10,5 euros.

Nous venons d'apprendre, par un livre de Daniel Lindenberg, très opportunément intitulé Le Rappel à l'ordre et publié sous les auspices de Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, que nous sommes tous de fieffés réactionnaires - y a-t-il d'ailleurs des réactionnaires qui ne soient pas fieffés? - et que, charge supplémentaire, nous avons comploté pour préparer la catastrophe du 21 avril, c'est-à-dire la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour.

Cette dénonciation ignominieuse, menée avec des moyens qui rappellent les plus beaux jours du stalinisme, s'est accompagnée d'une surprise: nous retrouver ainsi réunis par le même acte d'accusation. Nous nous pensions en effet différents, par nos approches, nos conclusions, et, entre nous, les débats, contradictions, polémiques et oppositions ne manquent pas.

Nous l'avouons cependant, nous avons bien un point commun, qui nous distingue radicalement des méthodes du «rappeleur à l'ordre»: nous sommes démocrates et, comme nous aimons et respectons la démocratie, nous savons qu'elle ne cesse de s'alimenter de sa critique, qui est au cœur de son fonctionnement. La démocratie vit de sa propre remise en question, c'est d'ailleurs le critère décisif qui la différencie du totalitarisme. Nous chérissons aussi assez l'individualisme pour ne pas le concevoir comme la célébration d'une collection de clones au garde-à-vous.

Mais, si nous sommes ainsi «rappelés à l'ordre», c'est parce que nous lie un autre complot, insupportable aux idéologues: contrairement à eux, nous voulons discuter à partir de la réalité. Et discuter de la réalité. Car Le Rappel à l'ordre innove: il s'en prend aux détracteurs de l'état des choses, et non à ses partisans! Son titre est un programme: il rappelle à l'ordre les geignards, les grincheux, les mécontents, les inquiets. Tous ceux à qui l'on n'a pas su faire aimer l'an 2000 et qui souffrent du monde tel qu'il va. Dénonçant un nouvel axe du mal, c'est le conformisme qui, cette fois-ci, fait le procès de l'anticonformisme pour exorciser la réflexion et les débats qui s'imposent.

Oui, nous pensons qu'il faut analyser et discuter les insatisfactions ressenties par beaucoup de Français, qui n'ont que le suffrage universel pour les exprimer. Oui, nous nous inquiétons de l'indifférence croissante des élites abandonnant le peuple à son sort - insécurité publique et sociale - pour mieux condamner les formes que prend son désarroi. Oui, nous pensons que la promotion soixante-huitarde de la jeunesse au rang de valeur suprême est un mauvais service à lui rendre. Oui, nous refusons de voir l'école de la République abandonner les plus démunis et les enfermer dans leur condition en abjurant la culture générale et les savoirs. Oui, nous déplorons la dépolitisation des hommes encouragée par un discours des droits de l'homme enchanté de lui-même, sourd à toute idée de dette, d'obligation et de responsabilité pour le monde et qui évite de penser la géopolitique et les rapports sociaux. Oui, nous pensons que l'abandon progressif du modèle français d'intégration, fait d'exigences et de générosité, est une erreur dont les populations issues de l'immigration sont les premières victimes. Oui, nous redoutons, face à certaines prétentions islamiques, la naïveté de ceux qui dénoncent par ailleurs le retour de l'ordre moral derrière toutes interrogations sur l'omniprésence de la pornographie, tout en traitant d' «islamophobe» ceux qui critiquent la misogynie de l'intégrisme religieux musulman. Oui, nous craignons l'abandon des principes de la laïcité, dépréciés parce que leurs bienfaits pacificateurs ont fini par paraître évidents. Oui, nous osons parler d'antisémitisme ou de judéophobie quand des synagogues flambent dans le silence.

Mais, pour certains, la vérité semble insupportable. C'est pourquoi ils s'efforcent d'abord de la nier, comme l'a reconnu récemment le médiateur du Monde: «Pendant des années, Le Monde a donné l'impression de cacher une partie de la réalité pour ne pas alimenter le racisme.» Et puis, quand la réalité ne peut vraiment plus être niée, on passe au plan B: on la décrète «réactionnaire» et, avec elle, ceux qui s'en préoccupent.

De nouveaux terribles simplificateurs prennent la relève et déboulent, revolver au poing


L'effet de sidération du 21 avril, loin de les inciter à ouvrir les yeux, pousse donc une fois de plus les propagandistes du «Tout va bien» désavoués par le suffrage universel à un vieux réflexe: dénoncer les messagers de l'inquiétude. Cette chasse aux sorcières substitue la vaine agitation dénonciatrice à la difficile réflexion sur les fondements et les finalités de l'action politique dans le monde d'aujourd'hui. Attitude typique du refus de penser dont on a déjà vu les effets chez les hommes politiques. Ceux qui pensent que l'état présent de la démocratie mérite un débat peuvent avoir des vues d'avenir très différentes. Certains peuvent penser que la démocratie doit être bornée par la considération de réalités anthropologiques intransgressibles. D'autres qu'elle a besoin d'un idéal positif, d'un horizon historique nouveau. Ou la croire vouée à un éternel questionnement. Mais ils trouveraient tous absurde que, tout en se réclamant d'elle, l'on préconise un sommeil dogmatique qui lui serait fatal.

Le retour tonitruant de la catégorie de «réac» signifie que la parenthèse antitotalitaire se ferme. Croyant pouvoir faire l'économie d'une analyse de l'échec de Lionel Jospin, des militants de la bien-pensance satisfaite veulent militariser la vie de l'esprit et retrouver la chaude médiocrité de l'antifascisme stalinien et de ses mensonges. Après la guerre, rappelle François Furet dans Le Passé d'une illusion, «les communistes n'ont cessé de militer sous ce drapeau, de préférence à tout autre. Ils n'ont jamais voulu d'autre territoire à leur action que cet espace à deux dimensions ou plutôt à deux pôles, dont l'un est figuré par les “fascistes”, l'autre par eux-mêmes.» Le communisme est mort. Mais à peine a-t-on eu le temps de prendre acte de cette disparition que de nouveaux terribles simplificateurs prennent la relève et déboulent, revolver au poing, dans la vie intellectuelle pour nous marquer au fer rouge du «Ni droite ni gauche» des années 1930, c'est-à-dire, pour être clair, du fascisme français. Cette tentative de fascisation de l'inquiétude et de la pensée libre est dérisoire et monstrueuse. Nous nous honorons d'en être la cible.