| «Journée nationale des Patriotes»
Le persifleur de l'année
André Pratte
La Presse Le mardi 26 novembre 2002
Le patriote, dit le dictionnaire, est une «personne qui aime sa patrie et la sert avec dévouement.» On se demande bien quelle patrie aime Pierre Falardeau, choisi Patriote de l'année par la Société Saint-Jean Baptiste. Car si l'on en croit le réquisitoire qu'il a prononcé dimanche à Saint-Denis-sur-Richelieu, cette patrie abrite «un peuple de vieux pis de mous qui s'intéresse juste à ses crisse de REER pis à son taux de PH dans sa piscine».
Le Patriote de l'année en veut aux Québécois qui ne se préoccupent pas assez d'indépendance à son goût, pour s'intéresser plutôt à des choses aussi insignifiantes que... la santé: «Y'vont-tu (les journalistes) nous lâcher avec la santé! Tous les jours ils nous font des reportages sur la santé parce qu'il manque de plasters. Ils font des scandales: y'a un vieux qui est mort à l'urgence. Quel âge qu'y avait? Y'avait 95 ans!»
Les propos de M. Falardeau suintent le mépris à l'endroit d'un peuple qu'il est censé aimer. Avec quel peuple, précisément, Pierre Falardeau compte-t-il construire son pays? Se pourrait-il que ce peuple, loin d'être obsédé par «ses crisse de REER», ait tout simplement décidé, en toute connaissance de cause, de suivre un autre chemin que celui de la souveraineté politique? Se pourrait-il que les Québécois soient moins inquiets de l'état de leur piscine que de la prospérité du Québec, de l'avenir des jeunes et de la famille, de la qualité de l'éducation, de la pérénité du système public de santé?
Les propos tenus dimanche ne font qu'ajouter au mépris que M. Falardeau manifeste depuis des années à l'endroit des Québécois en trimbalant partout son personnage fabriqué de joual et d'insultes. La langue de chez nous qu'on nous invite à célébrer à l'occasion du 25e anniversaire de la loi 101, est-ce celle que crache Falardeau?
Les Québécois travaillent d'arrache-pied, élèvent leurs enfants, étudient, s'entraident, investissent, font du bénévolat. Ce faisant, ils bâtissent le Québec. Chaque jour, sans médaille ni «crisse» ou «stie», ils sont patriotes.
La voix de son maître
Pierre Falardeau
La Presse Le jeudi 28 novembre 2002
J'ai toujours trouvé très comique de voir les intellectuels à gages de Paul Desmarais et de Power Corporation se prendre pour les défenseurs du peuple québécois. Il y a là, il me semble, une contradiction assez tordante, dont monsieur André Pratte ne semble pas conscient.
L'éditorialiste de La Presse m'accuse de mépriser le peuple. C'est de bonne guerre. Tous les moyens sont bons: l'ambassadeur du Canada au Danemark l'a prouvé amplement. Patrimoine Canada aussi.
Alors, puisque monsieur Pratte ne comprend rien ou fait semblant de ne pas comprendre, je vais tenter de lui faire un petit dessin. Ce que je méprise, cher Monsieur, c'est notre insignifiance collective. Notre bêtise collective. La petitesse de notre pensée collective. Pas le peuple québécois.
Je méprise notre manque de courage politique. Notre mollesse. Notre manque de persévérance. Notre soumission crasse. Notre pétage de bretelles provinciales. Notre propension à nous excuser, sans fin, d'être. Notre façon de dire merci pour les coups de pied au cul. Notre aplatventrisme congénital.
Je n'accuse pas les autres, je nous accuse nous-mêmes. Et dans le nous il y a je. Nous sommes nous-mêmes notre propre ennemi.
Voilà ce que je méprise. Et je méprise encore plus les responsables de cet état de choses. Je méprise infiniment tous ceux qui entretiennent cette bêtise, cette insignifiance et cette petitesse dans leurs journaux, leurs écoles, leurs télévisions, leurs usines, leurs radios, leurs tribunaux, leurs universités, leurs Parlements.
Et je nous aime, aussi, collectivement de ne pas être plus bêtes, plus soumis, plus mélangés, plus écrasés, malgré tous les complices de notre abaissement collectif et tous les parasites qui profitent de notre faiblesse.
Alors vos petites leçons de patriotisme me font bien rire. On connaît la patrie que votre journal défend. Ce n'est pas la mienne. Votre patriotisme de Montagnes Rocheuses, de Police Montée, de Reine Élisabeth et de «Canada Day» m'ennuie profondément.
Et je ne méprise personne quand je dis qu'un peuple dont la préoccupation principale est le système de santé est un peuple de malades. Un peuple malade d'abord dans sa tête, dans son coeur et dans son âme. Un peuple qui rêve de finir ses jours à Disneyland, à Hollywood, à Las Vegas ou en Floride est un peuple profondément malade. Un peuple qui accepte délibérément sa subordination politique et son statut de minoritaire annexé est un peuple aux instincts suicidaires. Un peuple triste, fatigué, ennuyant, vieilli prématurément, au bord de l'asphyxie et de l'annihilation.
Ce que vous prenez, monsieur Pratte, pour du mépris, n'est qu'un grand cri de douleur et de tristesse infinie. Un cri de rage aussi avec les mots qui me restent pour crier. À la génération des morts, je continue à préférer la génération des vivants.
Trois remarques
Trois brèves remarques:
- Contrairement à ce que semble croire M. Falardeau, il n'y a pas qu'une manière de défendre le peuple québécois. La Presse, qui contribue au progrès du Québec depuis près de 120 ans, n'a pas de leçon à recevoir à cet égard.
- Malgré le «petit dessin» qu'on me fait, je ne comprends toujours pas comment on peut prétendre aimer un peuple tout en méprisant son «insignifiance», sa «bêtise», son «manque de courage politique», sa «mollesse», son «manque de persévérance», sa «soumission crasse», son «aplatventrisme congénital», etc. On peut se tenir debout sans être souverainiste;
- À la lecture de ce texte, je me vois confirmé dans mon opinion selon laquelle lorsque Pierre Falardeau nous épargne ses «crisse» et ses «stie», il contribue bien plus efficacement à nos débats collectifs.
André Pratte
Éditorialiste en chef
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