ACTUALITÉ DE L'ATTITUDE INSURRECTIONNELLE

Allocution pour le rassemblement de Saint-Denis sur Richelieu, le 21 novembre 1999

Jean-Marc Léger

Citoyennes, Citoyens, Chers compatriotes,

Nous voici réunis dans une sorte de vigile sacrée pour célébrer une fois encore un temps fort de la grande geste de notre histoire, pour saluer et célébrer ceux qui en furent les artisans et les héros et, souvent, les martyrs. Les années de 1837 et 1838 furent des étapes à la fois glorieuses et douloureuses de notre aventure collective. Comment ne pas nous incliner avec une immense émotion et une ferveur reconnaissante envers tous ceux qui ont inspiré cette affirmation et cette résistance, envers ceux qui ont combattu, ceux surtout qui sont tombés, qui ont payé selon le cas de la prison, de l'exil et, plus encore, de l'échafaud, leurs convictions et leur engagement.

Cela fait plus de 160 ans, 162 ans plus précisément pour ce qui est de la bataille de Saint-Denis, à travers laquelle nous commémorons les autres combats de cette courte, douloureuse mais féconde période. À la veille d'un nouveau siècle, d'un nouveau millénaire, la bataille du 23 novembre 1837 garde sa puissance d'inspiration et d'incitation. Face aux nouveaux et multiples assauts non seulement de l'extérieur mais hélas aussi de l'intérieur, contre l'identité nationale, contre la langue, contre la simple autonomie du Québec, nous devons retrouver le refus opposé à la tyrannie et à l'abaissement par ceux de Saint-Denis, de Saint-Charles, de Saint-Eustache, nous placer nous-mêmes dans un état d'esprit de refus et d'insurrection. Il y a aujourd'hui une sorte d'obligation morale de l'attitude insurrectionnelle, entendue au sens de refus de l'asservissement culturel et politique. Nous devons être par excellence des insubordonnés, des réfractaires, rejetant à la fois l'oppression et l'indignité d'un fédéralisme caricatural et l'uniformisation déshumanisante qu'implique la vision mercantile de la mondialisation.

Nous ne pouvons pas nous dire fidèles au sacrifice et à l'héritage des combattants de 1837 et 1838 si nous ne poursuivons pas, dans la forme certes qu'appellent notre situation et notre temps mais avec une pareille détermination, la lutte qu'ils ont menée en dépit de moyens dérisoires. Il faut lire l'événement du 23 novembre 1837, comme les autres affrontements de la même période, dans sa plénitude historique, sociale et politique. Nous devons nous rappeler que la bataille de Saint-Denis, l'unique victoire dans les divers combats menés par ces admirables « gueux », a constitué l'acte premier dans l'entreprise de libération nationale. Mais il faut voir aussi au-delà de la bataille, de l'affrontement physique : Saint-Denis, comme plus tard Saint-Charles et Saint-Eustache, furent en quelque sorte le prolongement militaire de la lutte politique, idéologique, engagée depuis plusieurs décennies. Et à cet égard, le terme de « insurrection » ne rend pas compte pleinement de la signification et de la portée de l'événement.

Ce n'était pas en effet qu'un soulèvement armé, pas que le rejet d'un régime d'arbitraire, de spoliation et d'iniquité : la lutte armée, hélas bien mal préparée et d'autant plus courageuse et méritoire, était la suite et le couronnement d'un combat politique, amorcé au moins vingt-cinq ans plus tôt. En fait, à bien étudier le mouvement, à le situer dans le cours de l'évolution socio-politique et idéologique, on constate qu'il traduit deux aspirations également généreuses, dont la conjonction a fait des événements de 1837-1838 le couronnement et l'expression justement exaspérée d'une démarche politique au sens le plus élevé et le plus complet du terme avec ses deux composantes : celle de la revendication démocratique et de la justice sociale, d'une part, celle de la lutte pour la libération nationale de l'autre. Et déjà, on parlait de la République du Bas-Canada, c'est-à-dire, en termes d'aujourd'hui, de la République Française du Québec. Ces aspirations et ces revendications rejoignaient d'ailleurs celles qui dans le même temps secouaient une grande partie de l'Europe occidentale.

Ce sont là les aspects fondamentaux de la lutte des « Patriotes » qui confèrent à leur action révolutionnaire ses accents contemporains, sa dimension moderne. Expression à la fois d'une volonté de libération nationale et de progrès social, les événements de 1837 et 1838 furent plus qu'une insurrection, plus qu'une révolte, une véritable entreprise d'affirmation nationale et de recherche, confuse peut-être mais réelle, de la souveraineté, de l'indépendance nationale. Voilà qui en révèle tout le symbolisme et en souligne toute l'émouvante et inspirante actualité. Par là, ces admirables combattants, ces courageux ancêtres sont en un sens nos contemporains : leurs actions sont à la fois une inspiration et une sommation. Ils nous pressent, les combattants de Saint-Denis, de Saint-Charles, de Saint-Eustache et d'ailleurs, ils nous pressent d'agir. Ils doivent être notre inspiration et notre exemple : ils peuvent aussi, hélas, nourrir notre remords et faire notre honte si nous persistons dans une veule résignation et dans la voie des compromis de toutes sortes. Voici revenu en effet le temps sacré de l'intransigeance, face aux périls de tous ordres qui montent, aux dangers qui se multiplient. Le réalisme, aujourd'hui s'appelle radicalisme. Lamartine a pu dire : « C'est la cendre des morts qui créa la patrie ». La nôtre, la patrie française du Québec, elle est faite pour une très large part des cendres des combattants de Saint-Denis, de Saint-Charles, de Saint-Eustache, de ceux qui y tombèrent, de ceux aussi qui furent plus tard exécutés ou exilés. Il ne faut pas seulement que le coeur y soit sensible et que la mémoire en conserve le souvenir mais que l'esprit aussi en dégage quelques leçons et que la volonté nous incline à les traduire en actions.

Et les actions que l'Histoire aujourd'hui attend de nous et qu'impose la situation actuelle de notre peuple, correspondent aux trois grandes priorités de l'heure : d'abord, la définition et la mise en oeuvre d'une véritable politique de la population car pour rechercher un nouveau statut politique et conquérir la maîtrise de son destin, encore faut-il durer, faut-il avoir envie de continuer à être; ensuite, conforter le sens de l'identité, la fierté des origines par la restauration de l'enseignement de l'histoire nationale à tous les niveaux, de l'école primaire jusqu'au collège inclusivement; enfin, mais en vérité l'urgence est la même pour les trois éléments, enfin retrouver le respect de la langue nationale par le souci exigeant de la qualité du français dans tout le système scolaire et dans les médias.

Voilà, me semble-t-il, les trois combats prioritaires que la conjoncture nous impose, voilà aussi ce que les pouvoirs publics, ce que le Gouvernement, devraient inscrire au premier rang de leurs préoccupations, de leurs obligations morales. Car c'est par la politique que les peuples en démocratie assument leur destin au lieu de le subir. Encore faut-il que nos dirigeants aient conscience de la gravité de la situation et de la hiérarchie des urgences. Cela suppose que retrouvant à la fois courage et lucidité, nous cessions d'invoquer la fatalité comme pitoyable alibi de notre inaction et de nos démissions et que nous sachions plutôt transformer cette apparente fatalité en destin. C'est cela aussi l'appel tonifiant et la haute leçon que nous recueillons à Saint-Denis.

Exorcisant le chant du malheur de l'antique « Vae victis », ces admirables combattants aux mains nues ont, pour la première fois et la seule fois depuis la Conquête, fait entendre, certes dans une bien fugace mais émouvante parenthèse le « Gloria victoribus ». Nous leur avons dû cet unique moment depuis la défaite de 1760 où le « Gloire aux vainqueurs » a pu brièvement supplanter chez nous le « Malheur aux vaincus ».

Comment ne pas ressentir envers eux, en ce jour et en ce lieu surtout, une immense reconnaissance et une admiration infinie, comment ne pas prendre l'engagement envers eux, avec une sorte de piété filiale, de poursuivre leur combat puisque aussi bien il sera toujours à reprendre par chaque génération, selon les conditions de son époque. Ce sont la conviction, la détermination, la persévérance qui ne doivent pas changer.

Nous n'avons certes pas la prétention d'être à la hauteur de leur courage et de leur sacrifice : ayons au moins la dignité de ne pas démériter et la fierté élémentaire de défendre l'essentiel. Et l'essentiel, aujourd'hui, c'est la volonté ardente de défendre et de conforter l'identité, battue en brèche, cette identité fondée sur la langue et sur l'histoire; l'essentiel, c'est aussi la volonté et le courage de durer, de nous perpétuer.

Nous devons être conscients des nouveaux périls qui montent et reconnaître qu'une nouvelle mobilisation s'impose. Voici le temps venu où l'incantatoire doit le céder à l'imprécatoire. Il nous faut des Léon Bloy, des Bernanos, des Arthur Buies et des Olivar Asselin. Le temps des compromis et des concessions est révolu. C'est dans l'exemple des patriotes que nous trouverons la force et l'honneur de sauvegarder et de conforter ce qu'ils ont défendu et ce qu'ils nous ont légué.

Comment mieux conclure qu'avec ces quelques vers de l'admirable Lionel Groulx :

« Ils gardent l'avenir ceux qui gardent l'histoire
Ceux dont la souvenance est sans mauvais remords
Et qui près des tombeaux où sommeille la gloire
À l'âme des vivants mêlent l'âme des morts »

J. M. L.