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«« Rapport Romanow
Le chiffon rouge
Michel David
Le Devoir - samedi 30 novembre et dimanche 1er décembre 2002
2002
Chronique - Le premier ministre Landry était d'humeur pugnace hier: «Ils vont payer et ils vont payer sans conditions.» À la veille d'un conseil national, c'est le ton qui convient à un chef du PQ, mais il ne fait aucun doute que la nouvelle offensive fédérale annoncée par le rapport Romanow l'a mis en rogne. La partie qui vient de commencer exigera toutefois beaucoup de sang-froid.
En janvier 2001, M. Landry avait eu beau jeu de dire que le Québec ne se laisserait pas acheter par un «bout de chiffon rouge». Après tout, il ne s'agissait que de 18 millions destinés à moderniser un zoo et un aquarium. Cette fois-ci, on parle de milliards dont le réseau de la santé a désespérément besoin.
Dans son intervention sur la motion de l'Assemblée nationale dénonçant les visées centralisatrices du rapport Romanow, le ministre de la Santé, François Legault, a déclaré qu'il y aura des «choix difficiles à faire si le gouvernement fédéral maintient la ligne dure». À quelques mois des élections, c'est le moins qu'on puisse dire.
Le débat sur cette motion a très bien illustré l'étroitesse de la marge de manoeuvre dont dispose M. Landry. L'ex-ministre de la Justice, Paul Bégin, a clairement exprimé ce que pensent la majorité des militants péquistes -- et de ses ex-collègues -- en disant qu'il fallait profiter des circonstances pour démontrer aux Québécois qu'Ottawa est en train de nous étrangler financièrement avec nos propres impôts et que la souveraineté est la seule solution possible.
Encore une fois, le gouvernement fédéral n'acceptera de laisser passer un peu d'air que si on le laisse empiéter davantage sur les pouvoirs du Québec. Toujours la même «tenaille» que dénonçait déjà Jacques Parizeau il y a vingt ans.
On dit que Roy Romanow, qui a toujours aimé voir les projecteurs braqués sur lui, compte sur son rapport pour passer à la postérité comme un nouveau père de la Confédération. Si le rapport était appliqué intégralement, son auteur pourrait en effet avoir droit à une mention spéciale dans les livres d'histoire tant la réingénierie qu'il propose marquerait un tournant dans l'évolution du fédéralisme canadien. De son propre aveu, M. Romanow voit la réforme des services de santé comme une véritable «entreprise nationale».
Il ne faut pas s'y tromper : la santé sera la grande préoccupation de la population au cours des prochaines décennies. Conséquemment, la configuration du Canada dépendra largement de quel palier de gouvernement détiendra le pouvoir effectif dans ce domaine.
M. Landry n'a évidemment pas besoin d'un dessin pour comprendre cela. Nul n'aurait plus envie que lui d'envoyer paître Ottawa. Il connaît aussi les limites des fronts communs des provinces. D'une fois à l'autre, le scénario est invariablement le même. Les riches provinces anglophones commencent par pousser les hauts cris, avant d'accepter un compromis qui satisfait finalement aux objectifs fédéraux. Dès lors qu'il accepte de s'asseoir à une table de négociations, le Québec met le doigt dans un engrenage dont il lui est pratiquement impossible de se dégager.
En septembre 2000, Lucien Bouchard s'en était tiré relativement bien grâce à Mike Harris, soudainement élevé au rang de «grand ami du Québec», mais surtout en raison de l'imminence des élections fédérales, qui avait rendu Jean Chrétien plus conciliant. Il n'en avait pas moins dû accepter la création de trois fonds «ciblés», comme ceux que recommande le rapport Romanow, de même que l'adoption d'indicateurs communs, qui constituait déjà un pas significatif vers la création d'un système de santé «national» intégré. On voit cependant mal comment M. Landry pourrait accepter d'en faire un de plus.
Toute la difficulté consisterait à expliquer à la population qu'il est préférable d'augmenter les impôts que d'accepter l'argent fédéral. Quand les sondages disent qu'elle souhaite une collaboration entre les deux niveaux de gouvernement, il faut traduire que les querelles constitutionnelles ne l'intéressent pas. Dans ces conditions, celui qui refuse l'argent de l'autre finit toujours par avoir tort.
Malgré la motion unanime de l'Assemblée nationale et le nouveau nationalisme de Jean Charest, il ne faut se faire aucune illusion sur l'appui que le gouvernement peut espérer des partis d'opposition. Il suffisait d'entendre la députée libérale de Saint-François, Monique Gagnon-Tremblay, se désoler sur le sort des malades en attente d'un traitement, des personnes âgées «démunies», des médecins «découragés», des infirmières «épuisées», pour comprendre que les libéraux n'attendent que le moment de dénoncer l'obsession souverainiste du PQ, qui lui fait négliger les «vrais problèmes».
Déjà, Mme Gagnon-Tremblay a perçu une «certaine ouverture» dans le rapport Romanow. Ça rappelle la fois où Jean Charest avait vu une «nette amélioration» dans l'entente sur l'union sociale de 1999. Jusqu'à ce que Claude Ryan lui explique qu'il fallait plutôt la situer dans la perspective du coup de force de 1982 et du rejet de l'accord du lac Meech.
Dans ce débat, l'ADQ se retrouve quelque peu marginalisée. Peu importe qu'Ottawa impose ou non de nouvelles conditions aux provinces, son programme de médecine «à deux vitesses» demeurera tout aussi incompatible avec les dispositions de la Loi canadienne sur la santé. Et comme Mario Dumont ne veut plus entendre parler de Constitution, le problème paraît insoluble.
L'opération à laquelle M. Romanow s'est associé semble trop bien planifiée pour que Jean Chrétien y renonce. D'autant moins qu'à l'extérieur du Québec, elle répond probablement aux voeux de la majorité des Canadiens, à défaut de plaire aux politiciens provinciaux.
M. Landry pourrait trouver là un bon prétexte pour déclencher des élections. Son honneur aussi bien que sa conception du devoir lui commandent de ne pas céder. Au nom de la défense des intérêts du Québec, il pourrait mobiliser le PQ sans avoir à s'engager à tenir un référendum. Il pourrait même reporter après les élections la présentation d'un budget qui, sans l'argent fédéral, serait très problématique.
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