«« SANTÉ - fédéral-provincial

Le rouleau compresseur

Jean-Robert Sansfaçon
LE DEVOIR lundi 3 février 2003


Éditorial - Demain soir, au 24 Sussex, le premier ministre Jean Chrétien recevra ses homologues provinciaux à dîner. À cette occasion qui était attendue depuis longtemps, on discutera du financement du système de santé. Compte tenu de l'importance de la rencontre, on serait porté à croire que les représentants des deux ordres de gouvernement ont passé beaucoup de temps à négocier. Or, il semble qu'il n'en soit rien. Au contraire, les premiers ministres provinciaux pourraient ne prendre connaissance de la proposition Chrétien qu'à l'occasion de ce dîner, pas avant. Ils n'auront donc que la soirée et la journée du lendemain pour discuter. Et comme si cela n'était pas assez, mercredi sera aussi le jour du passage de Colin Powell à l'ONU. Poursuivi par la meute de journalistes désireux de connaître la position canadienne à cette occasion, M. Chrétien aura-t-il la tête à parler de santé avec ceux qu'il a toujours traités comme des gérants d'estrade?

Par ailleurs, six des dix premiers ministres provinciaux iront en élections cette année. Tous ont soif d'argent frais alors qu'Ottawa baigne honteusement dans les excédents. Combien d'entre eux seront prêts à se tenir debout devant un Jean Chrétien décidé à imposer rapidement, et sans négocier, sa propre conception d'un système de santé uniforme d'un océan à l'autre ?

Les provinces s'attendent à ce qu'Ottawa exige d'elles qu'elles consacrent chaque nouveau dollar fédéral à l'ajout de services en matière de soins à domicile, de remboursement de médicaments, de médecine de première ligne et d'achat d'équipements. Les priorités ne sont donc pas différentes de celles des provinces, mais la rumeur veut qu'on empêche ces dernières d'utiliser l'argent à d'autres priorités en santé si les services couverts sont déjà rendus. Pourquoi un tel acharnement alors que les besoins sont si criants ?

Autre sujet de litige certain, M. Chrétien tient à ce que les provinces rendent des comptes devant une sorte de conseil national des sages. Encore là, pourquoi les provinces devraient-elles se plier à ce genre de caprice dans un domaine de compétence exclusive ?

Malgré les discours apaisants des dernières semaines, la rencontre des premiers ministres s'annonce houleuse. Jean Chrétien s'en va bientôt et semble décidé à laisser en héritage un système de santé national uniforme. Pour ce faire, il est prêt à tout, y compris refuser de contribuer au financement si les provinces rejettent les obligations qu'il entend leur imposer.

Quant au gouvernement du Québec, il a perdu un allié depuis le départ de Mike Harris. Il ne lui reste plus que l'Alberta de Ralph Klein pour l'accompagner, et encore ! À quelques mois des élections, le premier ministre Bernard Landry devra jouer de finesse afin de tirer ses marrons du feu sans se brûler les doigts. Les Québécois, comme tous les Canadiens, ont besoin de l'argent des impôts perçus en trop par Ottawa. La question est de savoir s'ils sont prêts à appuyer leur gouvernement dans sa campagne obligée en faveur d'un système de santé financé dans le respect des compétences historiques du Québec.

jrsansfacon@ledevoir.ca