«« SANTÉ - fédéral-provincial

Et un « Romanow-Conti » avec ça ?

Michel Vastel
Le Soleil Le jeudi 06 février 2003


Il était 18 h hier soir. L'atmosphère était glaciale, comme les bords de la rivière Rideau. Jean Chrétien rejoignit ses homologues des provinces : « Bon ! C'est le temps de conclure. Vous avez six mois pour signer, sinon, vous n'aurez pas l'argent. C'est take it or leave it et vous avez deux minutes pour y penser. » Et le premier ministre quitta la salle en claquant la porte.

Le bouillant petit gars de Shawinigan s'est finalement calmé, a repris les discussions jusqu'à 19 h 30. Les provinces n'ont pas signé et sont finalement parties avec la promesse de recevoir 17,3 milliards $ pendant les trois prochaines années. « J'aurais jamais pensé mettre autant d'argent de ma vie sur la table, et ils ne sont encore pas contents ! » ragea alors Jean Chrétien devant un petit groupe de conseillers. La journée avait été longue...

Je ne peux même pas vous dire que c'est arrivé entre la poire et le fromage, mardi soir, puisque les premiers ministres savouraient un soufflé glacé au praliné de noisette, sauce au chocolat. C'est ce moment-là que choisit Jean Chrétien pour laisser tomber sa proposition. Pour mieux impressionner ses homologues des provinces, il utilisa un mot plutôt qu'un chiffre : « Romanow ».

L'ancien premier ministre de la Saskatchewan, Roy Romanow, est en effet « l'homme de 15 milliards $ », la somme qu'il a recommandé au gouvernement fédéral d'ajouter au financement de la santé publique. Il évoquait aussi une somme de 28 milliards $ en cinq ans, mais, depuis le massacre de 1995, les provinces ne croient plus que la parole de Jean Chrétien puisse tenir aussi longtemps !

« Romanow moins le réinvestissement de 3,9 milliards $ déjà promis en septembre 2000 évidemment », précisa l'hôte. Les verres de Pommard 1er Cru Les Rugiens restèrent là.

À 21 h mardi, les chefs des gouvernements provinciaux étaient retournés dans la « Suite du premier ministre », au deuxième étage du Château Laurier. Les ordinateurs du ministère des Finances du Québec commençaient à faire des extrapolations. En enlevant les sommes déjà promises, et les programmes que le gouvernement fédéral veut leur imposer, l'offre réelle — « l'argent neuf », comme on dit dans le jargon — était de 10 milliards $ !

Valse des milliards

La mauvaise humeur était palpable lorsque les chefs de gouvernement ont repris leur négociation hier matin. Et la valse des milliards commença...

Jean Chrétien soumit à ses collègues un grand tableau où on pouvait lire : 17,3 milliards $ en trois ans, 25,3 milliards $ en quatre ans, 34,8 milliards $ en cinq ans, 70,1 milliards $ en huit ans. Wow ! Le premier ministre n'hypothéquait pas seulement les budgets de Paul Martin, mais ceux du successeur de Paul Martin avec !

Les provinces, quant à elles, n'avaient qu'un chiffre en tête : les cinq milliards de dollars qui les séparaient encore d'Ottawa. Elles se sont vite aperçu que Jean Chrétien n'avait aucune marge de manœuvre. Contrairement aux négociations de l'an 2000, où plusieurs ministères, dont la Santé et les Affaires intergouvernementales canadiennes, étaient impliqués, soumettant des hypothèses à l'avance aux provinces, cette fois c'est le ministère des Finances qui, à trois semaines du premier budget de John Manley, avait le dernier mot. Et le dernier chiffre...

Tout au long de la matinée, la négociation avança d'autant moins rapidement que Jean Chrétien surveillait du coin de l'œil la présentation du secrétaire d'État américain, Colin Powell, au Conseil de sécurité des Nations unies. Tout de même, au moment du déjeuner, il mit une autre somme de deux milliards de dollars sur la table... Mais seulement s'il restait encore de l'argent dans le Trésor fédéral le 1er janvier 2004. « Il n'arrête pas de nous faire pleurer avec ses guerres en Afghanistan et en Irak ! » observait un négociateur provincial !

« Agréablement surpris»

« On veut Romanow ! » scandaient les cinq irréductibles du groupe — Terre-Neuve, le Nouveau-Brunswick, le Québec, le Manitoba et la Colombie-Britannique. Les autres laissaient porter, mais restaient tout de même solidaires. Curieusement, l'« Accord de 2003 des premiers ministres sur le renouvellement des soins de santé », qui inquiétait tellement le Québec que son gouvernement s'était armé d'une résolution unanime de l'Assemblée nationale, a été rapidement adopté. « Jean Chrétien m'a agréablement surpris... » admit Bernard Landry, beau joueur.

Les provinces avaient-elles fait le pari que le moment des repas — 10 milliards $ à l'heure du dîner mardi, deux milliards à l'heure du déjeuner hier — porte toujours Jean Chrétien à la générosité ? Toujours est-il qu'elles semblaient vouloir étirer le temps jusqu'à l'heure du souper, espérant que la planche à billets d'Ottawa se remettrait une dernière fois en marche.

Jean Chrétien ne leur a même pas offert un sandwich. Tout s'est terminé dans une indescriptible pagaille, les trois chefs des Territoires autochtones refusant d'adhérer à cet accord. Puis, c'est le porte-parole des provinces, le charmant Pat Binns de l'Île-du-Prince-Édouard, qui venait préciser qu'il ne s'agit pas d'un « accord » mais d'un « arrangement ». Et les premiers ministres se disputèrent devant les caméras de télévision comme ils l'avaient fait depuis 24 heures ! Douze ou 17 milliards de dollars ?

La seule certitude est que les dépenses des provinces pour la santé publique continueront d'augmenter plus vite que la contribution fédérale...