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LeDroit 16.7.00
Je vous ai déjà entretenu, dans une «Chronique de semaine sainte» (17 avril 2000), de la pudeur de nos chefs politiques à témoigner de leur foi. Généralement chrétiens, ils n'osent s'aliéner juifs, musulmans, hindouistes, ou tout simplement agnostiques, en avouant, comme George Bush fils, que le penseur qui les influence le plus est Jésus-Christ. Ou, comme Claude Ryan, qu'il leur arrive de se laisser guider par la main de Dieu. D'où les insinuations des adversaires, et les dénégations parfois maladroites de l'intéressé, sur les convictions religieuses du nouveau chef de l'Opposition et l'influence que cela pourrait exercer si - God save the Queen! - le dévot devait prendre la tête du gouvernement canadien.
Mais la même presse qui s'inquiétait de voir ainsi la Bible s'installer sur la table de nuit de tous les Canadiens, a salué comme un événement historique la nomination du sénateur Joseph Lieberman - Yahvé bless America - comme colistier du candidat démocrate à la Maison-Blanche. «Al Gore ose... choisir un Juif», titra un journal du Québec. «Le choix de Gore reflète un retour de la religiosité en politique», interprète un chroniqueur de Toronto.
Le choix d'un Juif n'a rien de sensationnel en soi. Aux États-Unis, des Juifs dirigent déjà la banque centrale (Alan Greenspan), les Finances (Larry Summers) ou la Défense (William Cohen). Au Canada, le vice-premier ministre est Juif sans que cela donne lieu à commentaires. Certains pensent d'ailleurs qu'en «osant» choisir un Juif, Al Gore s'est aliéné toutes les autres minorités, en particulier les afro-américains, les hispano-américains et... les femmes qu'on semble avoir complètement oubliées alors qu'il y a un an - rappelez-vous - on en voyait une entrer à la Maison-Blanche.
Curieusement, ce sont les commentateurs juifs qui, aux États-Unis, ont été les plus sévères pour le sénateur du Connecticut. C'est que le Joseph en question est pas mal à droite et trahit ainsi l'idéal social-démocrate que les immigrants juifs ont traditionnellement défendu. Ici, c'est plutôt le fait que Lieberman soit «orthodoxe», qui a frappé les imaginations. On admet qu'il fallait sans doute cela pour laver la candidature démocrate de tous les péchés de ce dépravé de Bill Clinton. Mais cela a donné lieu, de la part de nos pontifes de la presse torontoise, à toutes sortes d'étranges pirouettes intellectuelles.
Stricte observance oblige, le vice-président Lieberman a annoncé qu'il n'exercera aucune fonction officielle pendant le Shabbat. Ce qui pourrait paraître comme une incongruité, au cas où il serait appelé à remplacer le président, ne fut relevé par personne. Au Canada, lorsque Stockwell Day dit qu'il prendrait congé de ses devoirs d'État le dimanche - pour des raisons familiales plus que religieuses d'ailleurs - ce fut un tollé.
Subtilement, l'hypothèse de l'arrivée d'un orthodoxe religieux à la présidence des États-Unis a amené les commentateurs canadiens à réviser leurs positions sur les convictions de Stockwell Day. Après tout, Lieberman est pour la peine de mort, pour une augmentation du budget de la Défense, pour les réductions d'impôts, pour la mondialisation, pour une privatisation au moins partielle des services sociaux. Et sur l'avortement, on lui reproche ses nombreuses abstentions au moment des votes importants. Quant aux droits des homosexuels, il serait étonnant qu'on l'ait vu participer aux parades de la Californie. Tout comme Stockwell Day en somme!
Alors, puisque le chef de l'Alliance canadienne n'est pas tellement différent du candidat du renouveau du Parti démocrate américain, pourquoi ne trouverait-il pas grâce aux yeux des élites politiques du Canada? Justement, Stockwell Day ressemble trop à un Américain!
Les libéraux ont bâti leur fortune électorale sur leur «canadianité». Jean Chrétien a beau jouer régulièrement au golf avec Bill Clinton, ses discours les plus retentissants - en anglais en particulier - portent sur ce qui nous distingue de nos voisins du Sud: nous sommes plus tolérants, on ne nous demande pas notre carte de crédit avant notre carte d'assurance-maladie, nous prenons soin des régions sous-développées, nous respectons nos minorités, bref, nous sommes le «plus meilleur pays au monde».
Et puisque nous sommes si différents - comprendre «meilleurs» - que les Américains, nous n'avons surtout pas besoin d'un leader religieux aux affaires de l'État. Le pauvre Stockwell Day eût-il été de religion juive qu'il n'eût pas davantage trouvé grâce aux yeux des commentateurs. À la seule différence, peut-être, qu'on n'eût pas osé en débattre trop ouvertement!
OUPS! Je devais être un peu rouillé lundi dernier. Parlant de la Conférence des premiers ministres, j'ai souligné que c'était une réunion d'hommes, «rien que des hommes!» C'est techniquement vrai, mais les leaders des Territoires participent eux aussi à cette réunion annuelle, et ils aiment se faire appeler «premiers ministres». Ainsi «le» Pat Duncan du Yukon dont j'ai parlé est en fait «une» Patrica Jane Duncan. Merci au lecteur qui me l'a gentiment signalé...
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