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Enseignement de la littérature québécoise
Le mépris de soi ou le retour du colonisé
ANDRÉE FERRETTI
Auteure
Le Devoir 26 mars 2002
En ce temps de détresse universelle, les uns fuient le réel sur toutes les surfaces de l'ailleurs miroitant, les autres tentent de s'enraciner dans les profondeurs du sens dont la culture est l'humus et la lumière.
La culture en effet n'est pas, comme ont l'air de le penser les fuyards, la surface plane dont la connaissance aurait à s'occuper.
La culture, c'est un regard particulier sur le réel avec ses multiples coefficients de réalité. La culture c'est la création continue de la polyphonie des expressions de l'être d'un peuple, création toujours fondée sur l'exigence du sens qui ne peut naître que d'une expérience partagée, médiatisée par un recours à des références communes et spécifiques.
Dans notre monde composé de nations distinctes, la littérature nationale constitue une de ces références, majeure dans de nombreux pays.
Ainsi, en Espagne, il n'est pas un Espagnol qui ne se sente l'âme aussi chevaleresque que Don Quichotte. Ainsi, en Iran, pas un Persan qui n'accorde à ses poètes la place d'honneur dans sa vie privée comme dans sa vie collective. Ainsi, en Italie, quel Italien, quelle Italienne ne se prennent pas pour les amoureux romantiques des Fiancés de Manzoni? Ainsi, au Québec, quel Québécois pourrait ne pas vibrer de reconnaissance de son être, en lisant L'Homme rapaillé de Gaston Miron.
Mais encore faut-il qu'il le lise.
Là est l'enjeu fondamental du débat en cours sur la place à accorder à la littérature québécoise dans
l'enseignement de la littérature dans les collèges du Québec.
Bien sûr, il ne s'agit pas de privilégier le point de vue de Gaston Miron sur la société québécoise, même si à l'égal des Rabelais, Shakespeare, Dante, Goethe, Joyce, il a disqualifié le langage établi, en inventant un autre, faisant dans le même souffle refonctionner autrement la pensée et l'art, mais bien d'exposer le monde aux regards québécois. Autrement dit, il s'agit de créer un point de vue propice à l'exercice de l'oeil québécois, afin qu'il puisse appréhender le monde à partir de sa mémoire pour en conserver la mémoire, le dire, l'écrire, le penser et à son tour le donner à voir sous un angle différent et, ainsi, enrichir l'ensemble des regards humains.
Or, parmi tous les chemins qui conduisent aux hauteurs des points de vue, la littérature nationale, dans toutes les cultures de l'écrit, compte parmi les plus directs.
D'où l'importance capitale de son enseignement.
D'où vient alors qu'au Québec, la perspective d'un enseignement prioritaire et plus intensif des oeuvres de nos écrivains et de l'histoire de notre littérature soit considérée par plusieurs intellectuels, du professeur d'université au journaliste, en passant par le lecteur du Devoir, comme un à-côté, sinon un pis-aller de l'obligation d'enseigner une matière telle que la littérature?
Si ce n'est du réflexe encore insurmonté du colonisé qui se croit inférieur à tout autre, qui par conséquent se confine dans l'entretien débilitant de son mépris pour toutes les formes d'affirmation de son identité.
Ce que rien, particulièrement dans la création littéraire, ne justifie plus, depuis près de quarante ans, alors que notre littérature foisonne de Réjean Ducharme, Marie-Claire Blais, Anne Hébert, Hubert Aquin, Jacques Ferron, Naïm Kattan, Émile Olivier et autres Michel Tremblay dont l'universalité n'est plus à démontrer; alors qu'elle foisonne de Gaston Miron, Roland Giguère, Jacques Brault, Paul Chamberland, Suzanne Jacob, Nicole Brossard, Claude Beausoleil; alors qu'elle foisonne de Fernand Dumont, Michel Freitag, Louky Bersianik, Pierre Vadéboncoeur, pour ne nommer que celles et ceux que je connais le mieux.
Qu'avant les années 1960, mis à part les oeuvres magistrales, tout au moins par la beauté de leur langue et la richesse de leurs thèmes, - des Aubert de Gaspé, Lionel Groulx, frère Marie-Victorin, et autres Ringuet, nous ayons été obligés de privilégier l'enseignement de la littérature française est un fait non seulement à assumer mais à apprécier. Il faut en effet nous réjouir que notre langue nous ait permis de percevoir le monde à travers les oeuvres de la plus grande littérature universelle, ne serait-ce que par le nombre incomparable des écrivains et des oeuvres de génie qui la constitue.
Mais qu'aujourd'hui, devant le nombre, la qualité et la diversité de nos oeuvres, il s'en trouve pour douter de la valeur exemplaire et formatrice de notre littérature relève de la jouissance pathétique que seul peut éprouver le colonisé et n'est explicable que par le retour en force de notre soumission aux valeurs étrangères à notre identité culturelle, à la suite des échecs répétés de nos tentatives de nous donner un pays, une patrie.
Heureusement, cette perversion de la pensée n'a rien de fatal. C'est l'expression d'un rapport au monde qui n'a rien d'essentiel, rien d'originaire, qui, dramatiquement, mais néanmoins temporairement, relève d'un nouvel accident de notre histoire.
Réparable, s'il en est.
Puisqu'en effet nous vivons actuellement dans un monde où l'enjeu universel de tous le combats est l'affirmation de chaque identité nationale devant les tentatives destructrices d'homogénéisation de toutes les cultures dans le brassage de l'industrie américaine du spectacle.
Il nous faut en effet une fois de plus affronter les conditions précaires de notre existence culturelle spécifique, mais, moins que jamais, nous ne sommes seuls à mener la lutte.
Nous faisons partie intégrante et intégrée des peuples qui refusent la mort à soi pour, sous prétexte d'aspiration à l'universalité, prendre place dans l'immense cohorte des agis, des sans personnalités par désintégration de soi-même.
Dans ce contexte, nous, Québécois et Québécoises, avons le devoir d'affirmer notre différence comme contribution aux efforts des autres peuples pour échapper à l'oeuvre de totale déshumanisation du système uniformisant en voie de triompher, puisque aussi bien la variété et le particularisme des cultures ont été de tout temps et en tout lieu les conditions normales de l'existence de l'humanité.
Or, notre différence culturelle tient pour beaucoup à l'originalité de notre littérature. Lui accorder la priorité dans notre enseignement, dès l'école primaire, relève tout bonnement du sens commun, censé, selon l'adage, être le mieux partagé.
Avec l'espoir que l'adage puisse ici, un jour prochain, habiter tous les esprits, même les plus colonisés.
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