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«« minorité anglophone
Lucien Bouchard LaPresse 13 mars 1996
Comme chef souverainiste, je ne trouve rien d'étonnant au fait qu'un grand nombre d'entre vous ayez voté pour rester dans une fédération envers laquelle vous éprouvez un sentiment d'appartenance beaucoup plus fort que la plupart des francophones québécois; une fédération où vous avez plus d'amis, de parents, de liens économiques et historiques et dont vous partagez la langue. Ce vote était parfaitement légitime.
Nous, Québécois, nous sommes fiers de notre démocratie, et à juste titre. Cette démocratie signifie que le vote de chaque individu est non seulement légitime, il est bienvenu.
Il n'empêche que je ne cesserai jamais, pour ma part, d'essayer de convaincre le plus grand nombre possible d'Anglo-Québécois de joindre les rangs du mouvement souverainiste.
Au cours des derniers mois, certains se sont étonnés du fait qu'un très grand nombre d'Anglo-Québécois aient voté NON au référendum. Je voudrais dire simplement qu'ils voté en toute légitimité selon leur conscience. La plupart de nos concitoyens anglophones ont un plus grand sens d'appartenance au Canada que la plupart des francophones. Leur choix référendaire n'est pas surprenant. Il est parfaitement respectable. Une minorité d'anglophones a fait le choix inverse: le choix de soutenir un projet nouveau au Québec pour quitter une fédération incapable de donner au Québec l'espace qui lui revient. La tâche des souverainistes est d'augmenter le nombre d'anglophones souverainistes sans condamner les choix des autres.
Je n'entretiens aucune illusion sur notre capacité à faire front commun sur la question de l'avenir du Québec. J'espère seulement qu'une fois le débat réglé, les francophones et les anglophones pourront ensemble forger de nouvelles alliances, de gauche, de droite ou écologistes. Et quand cela se produira nous pourrons faire comme Jean Lesage et recruter au Conseil des ministres deux, trois ou quatre membres de la communauté anglophone: nous pourrons puiser au riche réservoir de talent et de dévouement qui s'y trouvent.
Pour certains, la solution serait tout simplement d'oublier la souveraineté. Au Québec, cela reviendrait à dire: cessez d'espérer le printemps! Je pourrais dire à l'opposé: la solution est de cesser de défendre le fédéralisme. Ce qui serait également une sottise. Le fait est que cette question sera tranchée démocratiquement par référendum. Il y aura une majorité, les événements se dérouleront en conséquence.
Il n'y a donc pas de solution instantanée à notre dilemme. Nous savons seulement que viendra le moment où nous serons une fois encore plongés dans ce grand débat. D'ici là, cependant, nous devons tous prendre des mesures pour développer les liens entre nous. (...)
A mon avis, dans le débat sur la langue, les deux grands groupes linguistiques du Québec sont maintenant sortis de l'ère des bouleversements pour entrer dans une période d'intérêt mutuel.
Afin de profiter pleinement du métissage culturel et des occasions qui nous sont offertes aujourd'hui, chaque groupe a besoin de l'autre s'il veut jouir d'un climat sain et confortable.
La survie de la langue française en Amérique du Nord sera toujours un défi; elle exigera toujours beaucoup de vigilance. La survie du français dans la région de Montréal sera toujours un défi encore plus grand. L'an dernier, nous nous sommes inquiétés du déclin relatif du nombre de familles francophones habitant l'île de Montréal. Si, comme certains démographes le prévoient, les foyers francophones y devenaient minoritaires dans quelques décennies, cela réduirait dangereusement la capacité déjà limitée de Montréal d'intégrer une nette majorité de nouveaux arrivants au Québec francophone. De toute évidence, il est essentiel que le français soit la langue officielle et commune du Québec et de sa métropole. Mais, quel que soit l'angle par lequel on aborde la question, en définitive ce ne sont pas ceux dont le français est la langue seconde qui y intègrent les allophones; ce sont celles et ceux dont le français la première langue.
Si le français perdait sa masse critique à Montréal, ce serait au détriment de tous. Cela signifie-t-il pour autant que la communauté anglophone doive diminuer? Bien sûr que non. Cela aussi détruirait l'équilibre. Je crois profondément qu'il est dans l'intérêt bien compris du Québec de conserver une communauté anglophone dynamique, notamment en ce qui concerne la qualité de la vie économique et culturelle de Montréal.
Alors, quels devraient être les termes de l'équation linguistique dans la métropole ? Il semble plus facile d'évoquer les modèles ne pas suivre. Ce modèle n'est pas Jonquière ou Trois-Rivières, et il ne devrait pas l'être. Il n'est pas Ottawa ni Toronto, et il ne doit pas l'être, non plus.
Fondamentalement, sur la question linguistique, nous avons ici une société démocratique s'efforçant de résoudre un problème unique et épineux et qui oeuvre en quelque sorte à un labeur commun, avec le temps et de façon politiquement bipartisane. Nous avons fait beaucoup de chemin. Beaucoup de chemin. Nous devrions nous en féliciter. Ce à quoi nous sommes arrivés, c'est à rien de moins qu'une francophonie. Près de 94% la population québécoise peut soutenir un conversation en français. Les accents sont variés. Pour la plupart, il s'agit de la langue première; pour d'autres, c'est la deuxième ou la troisième langue. Mais tout cela, dans l'ensemble, constitue un exploit.
Et cela nous donne la réponse à notre question sur Montréal. Cette ville est et sera une métropole nord-américaine francophone, avec une composante anglophone essentielle qui façonne son histoire, son identité, sa culture et son avenir. Une métropole francophone qui est le coeur du Québec moderne et qui bat au rythme d'un mélange de cultures et de styles. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle est de «classe mondiale». Laissons ce label à nos voisins. Mais nous pouvons nous enorgueillir ici d'être l'un des carrefours les plus originaux de la planète.
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